Dans ce village de la Drôme, une liste collégiale a remporté les municipales. Les habitants ont entièrement repensé le fonctionnement de la mairie, en s'appuyant sur les méthodes d'animation de l'éducation populaire. 
Reportage de Lisa Giachino

Mardi 20 mai. Ce soir l'ambiance est studieuse chez Joachim Hirschler. Attablés dans son salon, six villageois planchent sur un projet de réduction de l’éclairage public : pour éviter le gaspillage d'électricité et la pollution lumineuse, les lampadaires ne resteront plus allumés toute la nuit. Alain a conçu des graphiques permettant de visualiser les horaires - différents selon les saisons et les quartiers.

Anne-Laure prend des notes pour l'affiche qui sera placardée dans le village. Il est décidé qu’après six mois de test des ajustements seront possibles en fonction des retours des habitants.

" - Et si on faisait un achat en gros de lampes de poche à manivelle, que la mairie revendrait à petit prix aux habitants ?

- On pourrait le proposer, mais il faut voir le budget", commente Joachim, l'élu réfèrent du Gap  "éclairage public ".

Gap ? C'est le nom des "groupes action projet", l'un, des maillons de la nouvelle organisation mise en place par la municipalité de Saillans. Bienvenue dans ce joli village de la Drôme, qui attise la curiosité des médias et des chercheurs : aux dernières municipales, un collectif d'habitants s'est emparé de la mairie avec un taux de participation record : plus de 78 %. Depuis, il démontre que la "démocratie participative" ne se réduit pas forcément à un vague slogan. Sur I 080 votants, 200 sont inscrits dans au moins une commission participative. Autant dire que la matière grise qui s'active pour faire avancer les affaires municipales dépasse largement celle des quinze conseillers élus (l). "Si j'avais géré seul l’éclairage public, j'aurais choisi des horaires standard, confie Joachim. Les citoyens vont beaucoup plus loin.  Les élus n'ont pas la sagesse infuse", dit-il avec son accent allemand.

C'est en vertu de ce principe que le collectif avait préparé, bien avant les élections, sa petite révolution. Le nouvel organigramme répartit équitablement les responsabilités entre les binômes d'élus, et rend le processus de décision transparent. Désormais, les habitants sont invités à prendre part aux décisions avant que les projets ne soient ficelés. i

"TU T'ATTENDS À UNE DISCUSSI0N PMU... ET TAC TAC TAC, GOMMETTES ! "

Mercredi 2l mai. J'ai rendez-vous avec Vincent Beillard. En général, quand ses concitoyens l'appellent "Monsieur le Maire", c' est une boutade : le collectif s'en serait bien passé, de maire. Mais il en fallait un ainsi qu'un premier adjoint par obligation légale. "J'étais au boulot quand ils m'ont désigné comme tête de liste, raconte Vincent. La décision a été prise en fonction des disponibilités de chacun." Vincent a  42 ans et travaille deux ou trois nuits par semaine dans un établissement pour handicapés. Il est en binôme avec la première adjointe, Annie Morin, une enseignante à la retraite. A eux deux, ils gèrent les affaires du quotidien. "Mais on n'a pas plus de délégations que les autres élus", souligne Vincent.

On est au sous-sol de L'oignon le bar associatif qu'il a contribué à lancer il y a quelques années. Des caves comme celles-ci, humides et voûtées, il y en a plein le centre-ville, sous les maisons de pierres reliées par des ruelles. Assis dans un vieux fauteuil de cinéma, Vincent raconte comment Saillans s'est pris au jeu de la réflexion collective.

C'était il y a un peu plus d'un an. Quelques personnes ont commencé à parler de la gestion communale. "Au fil des réunions, on s'est retrouvés une bonne quarantaine, se souvient Vincent. On voulait que les gens s'impliquent vraiment dans les décisions, et, pour tester nos idées, on a organisé une première réunion publique en novembre. "

Soigneusement préparée, cette soirée a marqué les esprits. Quelques membres du collectif  connaissaient les méthodes d'animation de l'éducation populaire, et ont formé les autres. "On a expliqué la démarche pendant l0 minutes, puis on a fait de petits groupes pour que tout le monde puisse s'exprimer, raconte Vincent. A chaque table, un animateur était là pour poser un cadre et éviter les guerres de chapelles. Les groupes désignaient ensuite un représentant pour faire remonter leurs propositions, et chaque participant disposait de gommettes à placer sur les actions qui lui semblaient prioritaires. On s'est retrouvés, un peu dépassés, avec I 20 personnes... " Joachim Hirschler en rigole encore : "Tu t'attends à une discussion PMU, et là, tac-tac-tac, gommettes !"

"NÉO" ET "ANClENS"

L'efficacité de la démarche a séduit à la fois les anciens du village, et de nombreux néo-ruraux de 30-40 ans. Lassés de la politique traditionnelle, ils ont contribué au score de la liste collégiale – plus de 56% - et on les retrouve aujourd'hui dans les commissions thématiques, que les élus continuent d'animer selon les mêmes méthodes. "C'est très bien mené, remarque Anne-Laure Mangou, institutrice venue de région parisienne, qui fait partie du Gap "éclairage public". Il n'y a pas d'engueulade. Les animateurs nous disent : "Ok, vos beaux rêves, on les écoute aussi, on fera un tri dans les idées, mais on les garde quelque part." Il y a une sorte d'exaltation à travailler ensemble. Ça rejoint nos expériences personnelles : on est venus ici pour construire du neuf."

Annie Morin, la première adjointe, est née ici. A 67 ans, elle connaît bien I'histoire de Saillans : l'élevage du vers à soie qui faisait autrefois affluer des bataillons de jeunes ouvrières ; les affres de la désertification à partir des années 60 ; et maintenant, ce bol d'air apporté par les "néo", qui viennent souvent s'installer à la faveur du télétravail. Elle est ravie de ce mélange. "J'ai le passé du village, et eux apportent un regard neuf, Mais on se rejoint : les anciens ont envie de garder l'identité de Saillans, et les néo ont choisi la vie de village. On a tous dépassé le stade du développement forcé. "

"lL EXISTE DES LIEUX QU'IL FAUT INVESTIR"

Mais si l'on veut bien comprendre ce qu'il se passe à Saillans, il faut remonter plus loin que l'année

dernière. Également membre du Gap "éclairage public", Maddy Royer est adhérente de l'association Pays de Saillans vivant. Elle raconte comment dès 2010, des habitants se sont questionnés sur le rôle qu'ils avaient à jouer dans les décisions locales. "Un jour, on a appris qu' il y avait un projet de supermarché sur la zone artisanale de Saillans. C'est une chevrière d'un autre village, élue à la communauté de communes, qui nous a avertis.

On s'est dit que c'était de notre faute si on n'était pas informés : il existe des lieur pour savoir et il faut les investir"

Les membres de l'association décident de se relayer aux réunions de la communauté de communes. Ils publient un journal, Quesaquo, dans lequel ils décortiquent le projet de supermarché et critiquent le fonctionnement de I'intercommunalité : des "élus sous-informés" qui votent les dossiers sans aucun recul. Suite à une forte mobilisation locale, le projet de supermarché est abandonné. Mais l'association poursuit son travail, publie une "grande enquête citoyenne", appelle les habitants à assister aux conseils municipaux...

NI PROGRAMME NI ÉTIQUETTE

Pour Fernand Karagiannis, élu et membre de Pays de Saillans vivant, l'association a joué le rôle de déclencheur. "Nous n'avons pas pris position contre les élus sortants, mais plutôt appelé les gens à se prendre en charge. Si les gens ont adhéré, c'est aussi parce que nous ne leur avons pas imposé de programme, ni d'étiquette politique : c'est la manière de faire qui montre ce qu'on est vraiment.

Quand des élus acceptent de laisser du pouvoir aux citoyens, ça va plus loin que la politique."

Jeudi 22 mai. La salle de réunion de la mairie est tout juste assez grande pour accueillir le comité de pilotage : les élus et une quinzaine d'habitants.

Présenté par Joachim le travail du Gap "éclairage public" est validé. Vincent fait le bilan de la commission "vie culturelle" qui a constaté le manque de salles disponibles, notamment pour les jeunes. Puis, la discussion s'anime autour de l'avenir d'un gîte délabré, que la commune n'a pas les moyens de rénover. Faut-il le confier à l’intercommunalité ? Une jeune femme demande la parole : pourquoi ne pas imaginer un chantier impliquant les jeunes, pour remettre le lieu en état et en faire un espace qui leur serait ouvert ?

"Avant, aller dans une réunion, c'était rébarbatif. Maintenant, les gens viennent, et c'est valorisant de les sentir prêts à travailler", se réjouit Fernand.

Avant d'enfourcher son vélo, Joachim se tourne vers le perron avec un petit sourire : "II y avait deux dames, ce soir; qui nous étaient farouchement opposées. Maintenant, elles participent". Comme dit Maddy, "travailler ensemble sur quelque chose de précis, ça redonne de l'énergie".

(1) Douze pour la majorité, trois pour l'opposition. Une élue de l’opposition a accepté d'intégrer le fonctionnement de la liste collégiale, et travaille en binôme comme les autres.

Qui décide quoi ?

Pour rompre avec la gouvernance pyramidale, les élus de Saillans travaillent en binômes, et sont répartis équitablement en sept grands domaines. Chacun de ces domaines fait l'objet, une ou deux fois par an, d'une commission thématique ouverte à tous les habitants. C'est lors de ces commissions que naissent les Gap (Groupes action projet), qui réunissent un petit nombre de citoyens autour d'un élu pour travailler sur un sujet précis. Plusieurs fois par mois, un comité de pilotage réunit les élus et les habitants volontaires pour rendre compte des travaux en cours, prendre des décisions, et valider les propositions des Gap. Un conseil des sages, constitué de personnes non élues qui ont soutenu la démarche, veille à ce que la gestion reste participative. et le conseil municipal dans tout ça ? ll sert essentiellement aux votes et délibérations officiels. "On fait un effort de pédagogie et les habitants peuvent s'exprimer à la fin", précise Vincent.

Cette organisation a été élaborée par le collectif avant les élections. "0n a fait un travail de fond, pendant deux mois, sur ce qu'est un fonctionnement collégial", indique Fernand Karagiannis. C'est finalement à grand renfort de gommettes, de collages et de redécoupages, que les participants ont construit des institutions locales correspondant à leur projet.

Cet article est publié dans l'Âge de Faire, version papier.

Site du journal : http://www.lagedefaire-lejournal.fr/

 

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Commentaires  

0 #1 Luna 19-08-2014 04:53
Bonjour,
Ce reportage est extrêmement intéressant.
Saillans est une petite ville. Ma question est : comment dans une ville comme Montreuil qui comprend plus de 100 0000 habitants, appliquer ce modèle ?
Un bon nombre de personnes est fâché avec le pouvoir politique tel qu'il se comporte dans un bon nombre de cas.
L'avenir est, à mon avis, la prise en main du pouvoir par les habitants, mais comme il est bien expliqué dans l'article, il y a eu une assez longue réflexion auparavant, ainsi que des réunions préparatoires. Les choses ne se sont pas faites en un seul jour.
En tout cas l'intérêt de cette initiative est lancée. Essayons de la reproduire.
Luna
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