Entretien avec Ginette Le Maître

Préambule : Dans le texte qui suit, nous souhaitons aborder la question des Conseils de quartier qui nous semble poser une base essentielle des pratiques démocratiques d'une ville, la faisant vivre avec la participation de ses habitants. Ce récit constitue une cartographie de l'existant.

Le récit : En 1987, la municipalité de Montreuil a décrété une ZAC (Zone d'Aménagement Concertée) pour réaménager une partie du Bas-Montreuil. Ce quartier était alors peu densifié avec beaucoup de pavillons.

Historique de la ZAC et des réactions des habitants
Une ZAC enlève tout pouvoir de décision aux habitants. On peut les expulser au nom de l'Utilité Publique sans qu'ils n'aient rien à dire, même si on les dédommage financièrement. A cette époque, les élus de la municipalité ne connaissaient qu'une seule notion du progrès en faisant « tabla rasa », au nom du renouveau, du beau : « Les nouvelles technologies amèneront du bien-être aux gens... ». Dans cette façon de voir les choses, il n'y a malheureusement aucune prise en compte de l'existant.

Les gens du quartier se sont réunis, -ils étaient une cinquantaine- et ils ont dit : « Ce n'est pas possible qu'on démolisse notre quartier  comme ça ; uniquement pour en faire du neuf et on ne sait pas quel neuf va être fait». Ils ont alors décidé de constituer un collectif car ils se sentaient concernés par cette ZAC. Ce collectif était composé uniquement de gens du quartier, sans appartenance politique. Leur énoncé : « Comment avancer collectivement et non pas individuellement ? Le collectif donne un autre sens »

Naissance de l'association : l'A.M.E.
A un moment, la décision a été prise de faire une association : l'A.M.E. (Association Montreuil en Éveil) Il y a eu de nombreuses actions et manifestations sous formes de fêtes : braderies, concerts, repas, film, etc..., en utilisant toutes les richesses potentielles du quartier, et en faisant émerger une convivialité entre les personnes afin d'agir ensemble. Le maire a été assez intelligent. Il a vu qu'il y avait une véritable force en face de lui, et il en a tenu compte.

Des architectes citoyens et amis, ont travaillé bénévolement sur le quartier en collaboration avec les habitants sur la façon dont on pouvait transformer l'existant. De son côté, la mairie a fait appel à une commission d'architectes très connus. Elle a donné une certaine somme d'argent à ces architectes et la même somme à l'AME. Une réunion a eu lieu où tous les architectes, ceux de la ville et ceux de l'AME, ont confronté leurs projets.

Lors de cette réunion avec les architectes, la municipalité s'est rendue compte du foisonnement des idées, de la richesse des échanges entre les uns et les autres, et à l'issue de cette réunion, en collaboration avec la mairie, l'AME a décidé de faire ce qu'on appelle un Comité des Sages. Dans ce Comité, il y avait des représentants de la mairie et des représentants de l'association. Le maire était malin ; nous, nous étions très forts et sans aucune visée politique.

L'enquête d'Utilité Publique de la ZAC
A un moment est arrivée l’enquête d'Utilité Publique. La stratégie de l'AME : tous les habitants venaient écrire des pages et des pages, ça n'en finissait pas, et le Commissaire Enquêteur n'en pouvait plus de lire toutes ces pages, il y avait des cahiers, des livres un film.... Dans ces luttes, c’est l'effervescence qui compte, ce n'est pas être contre. Ça n'arrêtait pas de défiler.

Le Commissaire Enquêteur a annoncé des conclusions négatives à la mairie. La ZAC a été annulée. L'AME a pris conscience de ses forces positives et créatrices et elle a monté le Comité de pilotage. Nous nous réunissions toutes les semaines. La mairie nous avait prêté un local et une secrétaire à mi-temps. Elle avait compris qu'il valait mieux intégrer l'AME que la rejeter.

Le Comité de pilotage a duré 3-4 ans. Il prenait en charge toutes les questions et problèmes du quartier. Nous faisions des dossiers et nous les déposions à la mairie, ou nous faisions venir un responsable de la municipalité. Les résultats de l'action de cette dynamique citoyenne ont donné lieu à : une plus grande solidarité entre les personnes De nouvelles formes de résistances De nouvelles formes relationnelles. La volonté n'était pas de sauver le monde. On était là pour rendre vivant le quartier dans lequel on était et dire : « Il y a des choses à transformer mais tout n'est pas à retirer. »

Les Conseils de quartiers
Quatre ou cinq ans après ce Comité de pilotage, Brard a institué les Conseils de quartier, en délimitant les quartiers, et y en plaçant un Conseil. Depuis la création de ces Conseils de quartiers, une transformation progressive s'est faite avec la participation d'élus qui ont exercé leur pouvoir. La parole citoyenne s'est trouvée bafouée (réduite) et n'a plus été réellement prise en compte.

Suites des actions de l'AME .....et relations avec la municipalité
Auparavant, l'engagement était réel de la part des citoyens. Il y a une différence entre militant et engagé. Le militant sait où il veut aller, il a un but. il veut faire aboutir quelque chose : une personne ou des idées !
Nous, nous cherchions à faire advenir des envies de vivre ensemble, des actions qui peuvent être éphémères. Quand on est dans un parti, il n'y a pas d'éphémère, tandis que lorsqu'on est engagé dans des paroles citoyennes, ça peut être éphémère. On se retrouve pendant un temps, on ne se croit pas obligé d'être tout le temps présent. Il n'y a pas de collision, puisqu'il n'y a pas à rentrer dedans.

Je suis triste de voir comment les Conseils de quartier sont devenus, parce que ce sont des représentations en petit des Conseil municipaux, où on retrouve tous les conflits !
Souvent dans le quartier du Bas-Montreuil, les gens se demandent pourquoi il y cette qualité de voisinage. Je pense que le travail qui a été fait à partir des années 1987-88 a donné du souffle à certains modes de relation. Quand il y a ce type de lutte, on n'est pas dans le négatif. On ne lutte pas contre, on propose. Nous disions au maire  : « Vous n'êtes pas un ennemi, vous êtes un adversaire !». Et l'adversaire, ça veut dire qu'on peut à tout moment négocier, alors qu'un ennemi, on l'écrase, on le fait disparaître, nous, nous essayions d'être toujours dans cet esprit, et en même temps, nous avions des exigences très fortes.
Maintenant, les Conseil de quartier sont devenus les copies conformes du Conseil Municipal, c’est à dire, on n'écoute plus les gens, on ne prend pas en charge un dossier qui se situe entre la responsabilité citoyenne, l'assistanat social, et un voisinage intelligent.

Pour compléter cet article, nous vous invitons à nous raconter votre expérience : la réalité actuelle de votre Conseil de quartier et celle que l'on pourrait souhaiter, pour améliorer un mieux vivre ensemble respectant nos différences.


Penser et agir

Le Rhizome et  la racine

Je m'inspirais des philosophies comme celle de Guattari. La différence entre le Rhizome et la racine : dans les partis, il y a une ligne, -la racine-, tu la coupes, il n'y a plus rien-. Le Rhizome est une plante qui a beaucoup de ramifications et si on coupe une branche, les autres continuent à fonctionner. Nous donnions autant d'importance à la braderie, qu'aux concerts, qu'à l'expo de photos, qu'aux repas, qu'aux réunions... Tout ça c'est le fait de choses qui constituent notre vie. On allait manger chez un voisin. On n'allait pas manger chez quelqu'un qui était un ami comme dans la petite bourgeoisie, c'était des amitiés de voisinage. Si on veut vivre ensemble, il y a des choses qu'on échange.

Les SEL (Système d'Echange Locaux) par exemple, ne mettent pas en jeu seulement la question de l'argent. Il y a les rencontres entre les personnes et de l'humanité. C'est important de savoir que l'on existe dans un territoire où il y a de l'humanité.
Pendant cette période de lutte, il y a quelque chose qui s'est créé d'une autre dimension et nous avons créé une forme de résistance un peu comparable au Conseil national de la résistance. Nous essayions de produire de nouvelles formes de relations entre les personnes. Ça ne veut pas dire qu'on est ami. Il faut faire la différence. Il y a entre les personnes du respect pour leur mode de vie et de la solidarité.

Démocratie participative et démocratie participante
Je parle de démocratie participante et non pas de démocratie participative parce que la démocratie participative, c’est ce qui s'est passé ensuite dans le Bas-Montreuil. Cette ville compte 100 000 personnes. Nous arrivions à une réunion, il y avait 25 personnes, et nous calculions, il y avait au moins 15 personnes de la mairie. Ils appelaient ça de la démocratie participative, nous n'avions plus rien à dire, tout était déjà dessiné par l'urbaniste. Dans notre Comité de Pilotage, nous revendiquions une démocratie participante. C’est tout à fait différent. On ne nous donne pas un truc tout fait pour nous dire : on vous informe. Nous voulions réellement participer.

On pourrait dire que dans une municipalité, plus il y a d'associations, plus c'est intéressant, alors que lorsque les gens ne sont pas entendus, ils font des association, exemple : « la Coordination des habitants», tous ces mouvement qui se sont créés autour de l'école de l'avenue de la Résistance. C’est à la fois un indice de démocratie et c'est aussi l'indice que les gens ne sont pas entendus.

Les trois écologies
Dans la continuité des paroles citoyennes, il faut lire « Les trois écologies » de Guattari . Cet auteur essaie de montrer tout ce dont j'ai parlé: écologie économique, écologie sociale et environnementale, et écologie mentale. Ça s'appelle écosophie
Le Conseil de quartier tel que je vous le décris, c'est à l'opposé d'une écologie mentale. Avec l'écologie mentale, on est dans la diversité et dans la diversification, dans des approches différentes, c’est toujours l'histoire de la racine et du rhizome. Pour être dans le pouvoir associatif, il faut être libre. L'écologie mentale est très importante, elle nous apprend tout ça.

Consensus, dissensus
Avec Guattari, on travaille sur consensus, dissensus. On est dans un groupe, on travaille, on doit décider de ce qu'on doit faire. Tout le monde n'est pas d'accord. « Bon , on va agir sur la partie du sujet avec laquelle tout le monde est d'accord : le consensus », ceux qui portent le dissensus, présentent leur projet, parce que souvent, le dissensus est en avance sur le consensus. Ceux qui étaient dans le dissensus, quelques temps après, entreront dans un nouveau consensus. On ne doit pas rejeter ceux qui sont dans le dissensus. Ils doivent développer leur projet et quand il y aura consensus, on le fera.
Cela participe de la volonté de prendre les énergies au lieu de les exclure, la racine en opposition au rhizome.

La puissance et le pouvoir
Dans les associations, nous sommes dans la puissance, mais pas dans le pouvoir. Spinoza l'a très bien montré. La puissance, c’est la création. Le pouvoir, c'est l'élimination ; puisque des décisions sont prises, il y a obligation d'éliminer tout ce qui ne fait pas partie des décisions, tandis que la puissance, c'est faire travailler, prendre le maximum des énergies, même s'il y a des différences et que le système de valeur n'est pas commun. La puissance, c’est l'opposé du pouvoir. Le pouvoir se tient dans la domination et l'exclusion.

Propos recueillis par Jeanne Studer

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Commentaires  

0 #2 Tony Wagner 29-01-2014 21:20
Il s’est bien agi d’une confrontation –toujours respectueuse – avec le maire plutôt qu’une collaboration. M. Brard se trouvait quelque peu désemparé par les propositions, car l’AME, puis le « Conseil des Sages » ou le Comité de Pilotage et ses différentes commissions faisions souvent la « course en tête », la mairie tentant d’une séance sur l’autre de rattraper la distance perdue en essayant de nous intégrer (local, secrétariat, subventions)
L’avènement de cette démocratie participante, dont parle Ginette, s’est faite de haute lutte et non pas appuyée par la mairie. Il y avait d’ailleurs eu un précédent avec la démolition du foyer (malien) Nouvelle France dans le Haut Montreuil où des citoyens avions –sans succès, il est vrai – essayé d’empêcher la progression des Bulldozers. Une conscience citoyenne était née alors, : la vie démocratique n’est pas qu'une affaire d’élections mais surtout de participation aux décisions qui concernent la ville et ses habitants.
Un exemple actuel : la création d’Est ensemble, s’est décidé sans la moindre concertation ni expositions auprès des habitants des villes. Un résultat regrettable parmi d’autres : les employés du cinéma « Municipal » Méliès seront bientôt affectés dans d’autres villes, contribuant ainsi à finir de démanteler un pôle de culture et d’échange autour du septième art qui nous était envié par de nombreuses villes de France…
Je ne suis pas passéiste, mais l’effervescence citoyenne dont chacun d’entre nous était une bulle explosant de propositions, avis, idées… n’a duré que quelques – trop - courtes années. L’institution municipale a réussi à infiltrer ces consciences subjectives et y instiller le ciment à prise rapide de la « mascarade participative » qui réussit à figer en une nouvelle strate fossilisée ce qui était une réunion informelle éphémère et transformable de citoyens actifs. Une subjectivité plurielle en quelque sorte qui s’avère dangereuse pour l’édifice du pouvoir…
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0 #1 Béatrice Navajas 13-01-2014 16:01
Merci pour ce témoignage vibrant. Rien ne s'acquière sans lutte, sans confrontation d'idées.C'est bien ce Montreuil-là tissé de partages et d'échanges entre citoyens que nous, montreuillois, ne voulons pas perdre, quelles que soient les évolutions.
Quant au Méliès, le combat continue pour reconstituer une équipe durement éprouvée depuis plus d'un an et reconstruire ce magnifique cinéma d'art et d'essai, riche de rencontres et de partages, qui portait loin et haut les couleurs de Montreuil. Le combat jusqu'à la victoire ! Rendez-vous demain mardi 14 janvier pour le Méliès Éphémère #9 à la Parole Errante à 19h30. Le suivant, à ne pas louper aura lieu mardi 11 février.
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