Le projet engagé par la municipalité avec Bouygues dans le cadre d’« Inventons la Métropole du Grand Paris » sur le site EIF dans les Murs à Pêches soulève plusieurs enjeux :

1) Écologique

Les Murs à Pêches constitue un trésor inestimable pour Montreuil, ce qui en reste constituant un tout petit vestige de leur gloire d’antan. Leur sanctuarisation est donc d’une importance vitale. En outre, Montreuil manque d’espaces de nature – dans ce cadre, remarquons que le nouveau PLU se targue de promouvoir le verdissement de la ville. Enfin, de manière générale, la nature est un composant essentiel de l’urbain auprès de laquelle il faut montrer une vigilance sans relâche, car tout en étant source fondamentale de bien-être, la nature en ville est par définition fragilisée face à l’appétence spéculative.

Dire alors qu’il ne s’agit « que » de 1,9 hectares sur un total de 32 hectares est un argument fallacieux, car accepter un tel grignotage fait accepter le principe même de grignotage, et donc le risque prévisible que les Murs à Pêches vont être réduits par petits bouts pour terminer en peau de chagrin.

2) Logement

La logique du logement c’est qu’il en manque toujours et qu’il en faut construire. S’opposer à la construction de logements est mal vu, car habiter est une injonction qui ne se refuse pas. Cet argument, bien-entendu, est employé pour le projet EIF, en insistant sur tous ses bienfaits : 30% de logement social, école de formation à l’hôtellerie, entreprises de l’économie sociale et solidaire, etc.

Quelques commentaires et interrogations s’imposent. Est-ce que ce lieu unique serait l’unique lieu restant à Montreuil pour accueillir de telles activités ? Évidemment que non : à titre d’exemple, l’emprise de l’actuelle autoroute A186 toute proche, site du futur tramway, est destiné à une urbanisation où elles peuvent être implantées. En termes de logement social, de quel type s’agit-il ? Est-ce que ces logements sont destinés aux plus précaires ou sont ils pour des locataires plus aisés, donc participent-ils à la gentrification ? Enfin, grand nombre d’opérations immobiliers servent de l’argument de l’économie sociale et solidaire pour rendre leurs projets attractifs et acceptables auprès du public : dans un cadre capitalistique, il s’agit de une instrumentalisation opportuniste.

3) Finances locales

Financièrement, la ville de Montreuil est à bout. L’État a coupé ses dotations. La municipalité refuse d’augmenter les impôts. Notre journal local, « Le Montreuillois » nous en informe assez régulièrement. Doit-on conclure que la municipalité n’a aucun autre choix, pour renflouer ses caisses, que de valoriser son patrimoine en le bradant sur le marché privé ? En tout état de cause, il s’agit d’une politique de court terme, d’un recours à une aubaine financière somme tout limitée, mais qui hypothèque la mise en œuvre de toute vision valable portant sur le devenir de notre ville.

Il est révélateur que le projet ne se limite pas à la stricte emprise de l’usine – ce qui pourrait servir comme justification – mais annexe plusieurs parcelles limitrophes, actuellement occupées par des murs et de la verdure, dont le projet destine à des constructions neuves. Il est fort à parier que le terrain seul de l’usine ne suffisait pas pour rentabiliser une opération de promotion privée : c’est vraisemblablement pour la rentabiliser que la municipalité a ajouté ces parcelles.

Enfin, il est parfaitement désolant de voir une municipalité de gauche, qui prétend défendre des valeurs émancipatrices, avoir recours aux mécanismes de la spéculation immobilière.

4) Pollution

Est-ce que le coût élevé de la dépollution du site du projet justifie la ponction des parcelles attenantes évoquée ci-dessus ? Leur réaffectation pour la construction serait, justement, un sacrifice nécessaire servant à financer cette dépollution pour le bien de tous. Il faut, toutefois, savoir précisément de quelle pollution on parle, celle des Murs à Pêches en général (par les gadoues parisiennes au 19ème siècle), ou celle provenant du site de l’usine EIF.

Le site de l’usine est pollué par des polluants industriels propres à son activité, et le projet propose effectivement son traitement par des méthodes de dépollution innovantes. Toutefois, il est le moindre des choses que le coût de cette dépollution soit assumé uniquement par les bénéfices futurs escomptés de la réhabilitation de l’usine seule, sans empiéter sur les parcelles limitrophes. Tout argument, même sincère, justifiant leur annexion à cet effet est à récuser.

5) Grand Paris

Le concours « Inventons la Métropole du Grand Paris », dont est issu le projet EIF, est piloté par la Métropole du Grand Paris, nouvelle collectivité composée de Paris, le 92, 93, 94 et quelques communes limitrophes. Institution technocrate chargée, entre autres, de l’urbanisme du Grand Paris, elle se terre dans un mutisme, communique très peu, et n’engage aucun dialogue ni concertation avec les habitants de l’agglomération, premiers intéressés par la question.

Bien que ce concours a été promu comme un vecteur de revitalisation urbaine pour de nombreux quartiers par la mise en projet de terrains en friche, un regard critique montre à quel point cette démarche est problématique. Dans chaque cas il s’agit d’un « coup » de promotion immobilière rendu possible par des opportunités foncières, au gré des parcelles mises à disposition par les municipalités, dispersées par-ci, par-là, sans s’inscrire dans aucune logique de projet urbain global. La méthode choisie est de vendre ces terrains à des consortiums privés, composés de promoteurs, banques et architectes, s’assurant éventuellement de la caution de quelques acteurs locaux. On ne peut certainement pas parler de démarche urbanistique, car cette dernière engage une vision holiste sur un territoire, sur son parcellaire et son espace viaire, domaine public et domaine privé pensés et visés comme un tout. Celui qui gagne le concours est le mieux-disant, c’est-à-dire, sans nier d’éventuelles qualités de projet, celui qui assure la profitabilité de l’ensemble, également pour la collectivité détenant le terrain. Les projets qui sont favorisés sont les projets « phares », faits par les cabinets d’architecture en vue, visant cet objectif qui est la ville dite « attractif-compétitif », qui par nature favorise des populations économiquement performantes en éloignant les plus précaires.

Il est éclairant que la Métropole de Grand Paris a embauché (bien qu’il n’y travaille plus), pour gérer le développement des projets issus du concours, un certain Christophe Dalstein, qui, auparavant, a dirigé le projet EuropaCity sur les terres agricoles de Gonesse. Tout un symbole !

 

Joseph Rabie, urbaniste PhD

 

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