Le foyer Bara, à Montreuil héberge de nombreux maliens. Il fait l'objet d'une très longue lutte dont Nous-Montreuil a déjà parlé à plusieurs reprises. Nous avons voulu rencontrer un des porte-paroles de cette lutte, mais sous un angle plus personnel : comprendre pourquoi et comment il est arrivé du Mali jusqu'ici.

Plus d'informations sur les luttes des Baras ici : https://fr.squat.net/tag/collectif-baras/

J’ai 26 ans. Je suis né au Mali, dans un tout petit village agricole de 160 personnes. Je ne connais pas mon père, il est décédé quand j’étais tout petit. Ma mère est décédée aussi en 2013, quand j’étais déjà parti. Je suis parti de chez moi quand j’avais 13 ans. Je suis allé à Abidjan avec un ami qui faisait du commerce entre Abidjan et Bamako.

Lui, il avait 19 ans. Il m’a amené avec lui parce que tout seul, on ne te laisse pas passer, mais avec moi, c’était plus facile. On passait dans des endroits où il n’y avait pas de surveillance. Le commerce marchait bien. J'ai fait ça pendant 6 ans. Pendant ces 6 années, je ne suis jamais retourné chez moi. Je n’avais aucun contact avec ma famille. Ça me manquait, mais il n’y avait pas de téléphone dans le village et on ne pouvait pas les appeler. Je ne pouvais pas leur écrire, je n’ai jamais appris. Je ne sais ni lire ni écrire.

Depuis que je suis ici, j’ai essayé d’apprendre, 6 heures par semaine, mais ce n’est pas assez et c’était à des heures où je suis au travail. Pendant un an j’ai appris le trafic avec mon ami et puis il est parti en Espagne. J’ai donc continué tout seul. Mais quand j’ai eu 19 ans, j’ai voulu arrêter, c’était trop dangereux si on se faisait attraper.

Je suis rentré chez moi, mais je ne suis resté qu’une semaine. On voulait me marier et je ne voulais pas. Alors je suis reparti. J’étais majeur, je pouvais faire un passeport. Avec mon passeport, je suis d’abord allé au Maroc, puis en Algérie. En Algérie je suis resté un mois, j’ai travaillé dans un jardin. Je parlais Français parce qu’en Côte d’Ivoire, j’ai appris. Ma langue à moi, c’est le Bambara. Mais ma destination, c’était la Lybie. Alors après un mois, je suis allé en Lybie. Je savais qu’on Lybie on vit bien. J’ai mis 15 jours à trouver du travail, dans le bâtiment. Ça a duré 6 mois.

"En Libye, tout allait très bien, mais il y a eu la guerre."

Après, j’ai trouvé un meilleur travail et pendant 3 ans et demi, j’ai fait du gardiennage dans une banque. Quand je suis allé en Lybie, j’étais tout seul, je ne connaissais personne. En Lybie, c’est facile de se loger : il y a des foyers. Selon l’endroit d’où tu viens, il y a des foyers pour chaque pays. Quand je suis arrivé en Lybie, j’ai passé deux mois dans un foyer malien. Je me suis fait un ami, malien aussi. Après, j’ai été logé là où je travaillais. A la banque, j’avais un logement pour moi seul. Mon patron m’avait donné un petit logement où il y avait tout. Il m’a même proposé de me marier et d’y habiter avec ma femme, ma mère, tout. Mais je n’ai jamais voulu. Il voulait vraiment que je reste là-bas.

J’étais à Tripoli, au centre ville. Là-bas, c’est bien. Mais si tu allais ailleurs en Lybie, tu pouvais avoir des problèmes. Je restais tout le temps à Tripoli. C’était un travail légal, j’avais mes papiers, renouvelés chaque année. J’avais une carte de séjour. Pour avoir ça, il faut un patron qui signe et qui paye. Avec ces papiers, tu ne peux plus changer de travail. Après deux ans, je lui ai dit que ce n’était pas la peine de renouveler ma carte parce qu’il n’y avait de toute façon aucun contrôle. Pendant deux ans et demi j’étais donc sans papiers, mais je n’avais pas peur, parce que je ne faisais rien d’illégal et j’avais un vrai travail. C’était bien payé. Chaque fin de mois, j’avais un peu pour moi et j’envoyais un peu à mes frères et à ma mère.

Tout allait très bien, mais il y a eu la guerre. Au début, ça allait encore, mais à la fin, il n’y avait pas le choix, on ne pouvait plus rester, c’était trop dangereux. Je suis allé au consulat malien, pour qu’on puisse rentrer chez nous, mon ami et moi. Mais il n’y avait plus de route. Ils nous ont donné en laisser-passer et ils nous ont conseillé de passer par la Tunisie. Chaque semaine, le consulat organisait un convoi qui va en Tunisie. On s’était inscrit, mon ami et moi, mais le jour où on devait partir, ils nous ont dit qu’il faut avoir des femmes et des enfants, c’est la priorité, les célibataires, ils se débrouillent tous seuls. Soit t’as une femme et des enfants, soit tu passes par l’eau. On a mis 25 jours. On n'arrivait jamais à passer la frontière. Déjà, on avait quitté notre travail. Moi, j’avais déjà quitté mon logement.

Si tu prends le bateau pour aller en Tunisie, selon les cas, le bateau il t’emmène à Lampedusa. C’est ce qui nous est arrivé : on a pris le bateau pour aller en Tunisie, mais la majorité des gens dans le bateau voulaient aller à Lampedusa, alors on est allé à Lampedusa. Voilà comment on est arrivés à Lampedusa. On était 303 dans le bateau et celui qui nous amène a demandé « Qui veut aller en Tunisie et qui veut aller à Lampedusa ? ». La majorité a demandé à aller à Lampedusa. Le voyage s’est bien passé. On a mis 23 heures à traverser. Je savais que parfois les gens meurent, mais pour nous, ça s’est bien passé. J’ai un ami, son frère est mort comme ça, dans un bateau. Il avait tenté plusieurs fois d’aller en Tunisie, mais il n’est jamais arrivé. C’est dans une de ces tentatives qu’il a perdu son frère, ils étaient ensemble dans le même bateau et le bateau s’est renversé. Son frère est mort, et lui il est rentré en Lybie. Après, il a continué d’essayer. Sinon, qu’est-ce que tu peux faire ? On est pris au piège. Comment on sort ?

"Rester était encore plus dangereux que partir."

On ne pouvait plus rester et on s’est dit qu’on va repartir chez nous. On ne pouvait plus rester. Il y avait beaucoup de mercenaires, noirs, qui tuaient des libyens. Alors nous, on était noir, donc on nous prenait pour des mercenaires et on pouvait nous tuer à tout moment. Et nous, on ne voulait tuer personne, alors il fallait partir. A ce moment là, on était vraiment en danger et il fallait quitter la Lybie, passer par la Tunisie, l’Italie… C’est pour ça qu’on est parti. Rester était encore plus dangereux que partir.

C’était en août 2011. Il y a avait quelqu’un qui savait diriger le bateau et on est bien arrivés. Une fois qu’on est arrivé en Italie, on s’est dit, déjà qu’on n’a pas demandé ça, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Dès l’arrivée, quelques-uns sont repartis, des maliens, des nigériens… C’est l’état qui les a ramenés chez eux. Et moi, dès que je suis arrivé à Lampedusa, je me suis dit, non, je vais tenter ma chance ici maintenant.

De Lampedusa on nous a amené en Sardaigne et je suis resté en Sardaigne 15 mois. J’étais accueilli et logé dans chez des prêtres, mais je ne pouvais pas sortir sans demander l’autorisation. Il n’y avait rien à faire : le matin, on apprenait l’italien et l’après-midi on ne faisait rien. Je ne pouvais pas travailler. C’était comme une prison. J’avais signé un contrat qui m’interdisait de travailler, un contrat où on ne fait rien ! En Lybie, j’ai appris à parler un peu l’arabe et en Italie j’ai appris l’italien. Finalement, j’ai dit que je veux partir. On m’a demandé où et j’ai dit que je vais à Rome. Je suis resté 15 jours à Rome. Je dormais à la gare et je mangeais ce qui me tombait sous la main.

Quand je suis arrivé en France, j’allais à la Croix de Chavaux, à minuit, on y distribuait à manger pour les gens comme moi. Mais c’était des trucs presque périmés, pas bien cuisinés, c’était très mauvais.

"Pour les sans papiers, la France, ce n’est plus les droits de l’homme, c’est le pays des droits des papiers."

Quand on n’est pas là, on attend beaucoup de la France, le pays des droits de l’homme. Mais quand on arrive ici, on découvre que c’est le pays le plus dur du monde. Chez nous en Afrique, il y a plus de droits de l’homme que ici en France. Pour les sans papiers, la France, ce n’est plus les droits de l’homme, c’est le pays des droits des papiers. Chez nous, je me souviens très bien, quand il y a un étranger qui va dans nos villages, ou qui arrive en ville, t’as pas besoin de te prendre la tête, aller à l’hôtel ou je ne sais pas quoi. Non, il suffit de rentrer chez quelqu’un, dire voilà, je viens d’arriver et c’est tout. Ils te donnent l’hospitalité, t’as pas des gendarmes qui veulent te mettre dehors… Tu es à la maison, avec des gens, tranquille. Pour moi, c’est les droits de l’homme ça. Ici, c’est pas la culture. L’état pourrait installer un transit pour les gens qui arrivent. Ici, quand tu connais personne, qu’est-ce que tu vas faire ? On n’est pas obligé de connaître quelqu’un quand on vient dans un pays.

Pour arriver depuis l’Italie en France, j’ai pris le train. J’ai été contrôlé et je n’avais pas de papiers. Mon passeport, je l’ai laissé en Lybie, on ne rentre pas dans le bateau avec tes papiers. Mais ici, j’ai fait un nouveau passeport. Je suis quand même arrivé à Gare de Lyon, avec le train. J’y ai passé 20 jours. Je savais que le foyer Bara existe, mais je ne voulais pas aller dans un foyer. Il faisait froid dans la gare, c’était en novembre.

Je suis allé à Marseille et j’y suis resté 6 mois. Après, je suis allé à Avignon. A Marseille j’ai travaillé 2 mois, au noir, dans le bâtiment, mais je n’ai jamais été payé. Je me suis fais avoir. A Avignon, je suis allé travailler dans les vignes, dans un petit village. On m’avait dit que c’est bien. J’ai mis 10 jours pour trouver où habiter, je dormais dehors. Il n’y a pas de foyers à Avignon. J'ai rencontré quelqu’un et on a squatté ensemble un petit bâtiment. Après j’ai trouvé le travail, mais il y eu un contrôle et le patron nous a dit de partir. Il nous a payés et nous a même acheté les billets pour aller à Paris. Lui, il s’en fichait si on n’avait pas de papiers, mais s’il devait payer l’amende, ça devenait trop cher pour lui. Il nous a bien payé, 1500 euros pour 10 jours.

A Avignon, je me suis fait contrôler plusieurs fois par la police et chaque fois ils me disaient « Vas à Paris. A Paris il y a beaucoup d’immigration. A Paris y’a pas de problème. Avignon, c’est pas bon pour les immigrés, c’est une ville pour les touristes, ceux qui sont riches. » Je suis donc revenu à la Gare de Lyon et tout de suite je suis allé à Montreuil. Je savais où aller parce qu’un des vigiles à la Gare m’avait donné l’adresse et un ticket de métro.

"Jamais ils ne doivent savoir que j’ai dormi dehors."

Déjà au Mali je savais que le foyer Bara existe, mais je ne savais pas où il était. Je suis arrivé au foyer Bara et j'ai vu qu'il y avait ce mouvement des Baras. Je n’ai jamais logé dans le foyer. Il n’y a pas de place. Je me suis tout de suite joint au mouvement de lutte et maintenant je suis un des porte-paroles. J’ai passé quelques mois devant le foyer, dehors. Je n’ai rien dit à ma famille. Jamais ils ne doivent savoir que j’ai dormi dehors. Je leur ai toujours dit que je suis logé.

Maintenant, je suis logé chez un copain, depuis déjà 7 mois. Je peux rester tant que je veux, mais moi, j’ai envie de partir. Je travaille dans le bâtiment, démolition et peinture. Je veux rester à Paris, mais plus chez ce copain, je veux un chez moi. On vient de me parler d’un squat qui a l’air bien.

Depuis 2 ans que je suis à Montreuil, je travaille au noir. Je n’ai pas de contrat, mais j’ai un relevé bancaire qui prouve que je suis payé. A la préfecture, le relevé de compte suffit. J’ai été plusieurs fois à la préfecture pour demander des papiers, mais il faut être là depuis 5 ans. Il faut montrer des rentrées d’argent pendant 24 mois au moins. Au début, je n’avais pas de compte en France, mais maintenant j’ai un compte à la banque postale. Chaque mois j’envoie de l’argent à ma famille. Maintenant, je veux rester en France. Je veux faire ma vie ici, même si c’est un pays difficile. J’ai déjà beaucoup voyagé. Si je quitte la France, je vais où ?

Je veux bien voyager, mais en tant que touriste. J’ai déjà été 2 fois en Italie depuis que je suis ici. En mars, j’étais à Turin, mais juste aller-retour. Pour vivre, je veux rester à Paris. Je vais tout faire pour.

"Si on est en France, on est chez nous."

Les gens les plus durs de Montreuil, c’est la police. La police de Montreuil, ils sont méchants, ils sont violents. Ici, je connais les gens, les militants, ils sont très bien. Montreuil, pour les gens, c’est bien. Le pays est mauvais, mais les gens sont bien. Le gouvernement n’est pas bien. Chez nous, on apprend le français, la France, c’est notre pays, c’est comme chez nous. On affronte des dangers, des misères, pour aller en France et ici on est mal accueillis. La France s’occupe mal de ses colonies. Pas ses ex colonies, on est toujours des colonies, pas que le Mali, toutes les anciennes colonies, nos états sont toujours en dessous de l’état français. Si on est en France, on est chez nous.

Je ne connais rien à la politique. Même chez moi, je n’ai jamais voté, même au Mali. Tous les jours je vais à République, à Nuit Debout. Quand des gens s’organisent et disent que l’état n’est pas bien, là j’y vais aussi. Nuit Debout, c’est très très bien. Je vais aussi aux manifs. Mais aller à la manif, c’est pas la politique. Pour faire de la politique, il faut savoir lire, écrire, faire des grandes choses. Moi, je ne fais pas ça, je vais à la manif parce qu’il y a une bonne ambiance.

"Je veux construire une vie."

Maintenant, je pense que ça vaut le coup de demander les papiers. Mais tant que je n’ai pas tout ce qui est demandé, je ne vais pas à la préfecture, j’ai peur de récupérer une OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français). Il y avait quelqu’un qui nous aidait et nous expliquait les démarches. Maintenant il n’est plus là, il s’est retiré du collectif, mais on a appris des choses et on se débrouille.

Je veux construire une vie. Pour l’instant, je n’ai pas de copine, mais il faut que j’en trouve une.

Propos recueillis par Sylvie Rabie

asus i7

Моноблок

укладка ламината стоимость

фанера харьков цена

реклама адвордс

proslushka-telefona.org

Ajouter un Commentaire

Consulter les CGU de ce site pour connaitre les règles d'utilisation des commentaires d'articles : Nos CGU


Code de sécurité
Rafraîchir