Interview de Frèd de l'association "Le Sens de l'Humus"

Frèd est un membre actif de l'association "Le sens de l'humus". Cette association compte actuellement cinq salarié(e)s. Basée initialement sur une parcelle des Murs à pêches, elle a ensuite découvert les jardins de Melle Pouplier, ancienne et dernière horticultrice de Montreuil. Devant la beauté de son jardin, Frèd et ses compagnons ont entrepris, à leur manière, de continuer l’œuvre de cette ancienne horticultrice à la retraite....
Frèd est également à l’initiative des lieux de compostage dans la ville de Montreuil et dans d'autres villes proches.

Comment es-tu venu à l'association "Le sens de l'humus", quel est ton parcours ?

Travail dans une structure d'insertion
Avant de venir dans l'association, j'ai travaillé comme salarié dans une autre association qui faisait de l'insertion pour adolescents et adultes
Le travail était intéressant, mais c'était difficile de supporter certains collègues et surtout la direction. La plupart du temps, ça se passait bien avec les personnes qu'on accueillait. La difficulté ne venait pas d'eux.....
Dans ce domaine de la formation et de l'insertion, nous devenions de plus en plus des machines, des  prestataires de service à faire des heures de formation sans projet véritable, si ce n'est de survivre pour que l'association fonctionne et que le système perdure, avec des logiques financières qui s'apparentaient plus à des logiques d'entreprises, avec en plus de la perversité parce qu'il y a un côté faussement militant, on demande aux gens de s'engager, d'en faire toujours plus.
Cela me plaisait de moins en moins, alors j'ai investi le champ syndical, mais à partir de ce moment je n'étais plus en odeur de sainteté.
La directrice a organisé un licenciement économique, et j'ai eu la chance d'en faire partie, même si j'ai lutté contre. Ce licenciement m'a permis d'avoir deux ans de chômage et surtout de quitter cet univers. J'ai bien essayé de me battre pour rester car c'était le seul métier que je savais faire et je n'avais pas forcément d'autres perspectives.
Mais à un moment donné, je ne m'y retrouvais plus, parce que les logiques à l’œuvre ne correspondaient plus à ce que je voulais défendre. J'étais parti sur des objectifs idéalistes : essayer par l'intermédiaire de la formation et de l'éducation populaire, de faire bouger les choses, mais je me retrouvais avec des collègues qui ne se préoccupaient pas du tout de cet objectif. Les projets ne relevaient pas de l'engagement militant, et comme j'étais là aussi pour des raisons politiques -je l'ai découvert au fil du temps-, cela avait de moins en moins de sens pour moi, même si le travail avec les gens en insertion était intéressant et me plaisait.

Une structure d'insertion éducative peut être intéressante, si elle fonctionne dans un certain esprit. mais là ça n'était pas le cas, même si cette association faisait, et fait encore j'imagine, du suivi éducatif, des Ateliers de Pédagogie Personnalisée et du suivi de bénéficiaires du RMI (RSA à présent).

Nous-montreuil : Pour quels jeunes ?
C'est pour des jeunes et des adultes. Des structures qui viennent en aide aux gens qui sont en difficulté. Pour des personnes étrangères ou qui sont sorties du système scolaire, sans diplôme.

n-m : y a-t-il des structures d'insertion pour les jeunes de ce type à Montreuil ?
Oui, nous travaillons avec elles dans le cadre du Jardin Solidaire.

Découverte d'autres valeurs comme la décroissance
Avant de découvrir l'association le Sens de l'Humus, durant ma période de chômage, j'ai entendu une émission de radio belge, radio-panik, qui racontait l'histoire d'une marche pour la décroissance. J'ai entendu Pierre Rabhi et ses propos m'ont particulièrement intéressé. La période des vacances arrivait et au cours du même mois, je suis allé faire une formation d'initiation à la terre dans sa ferme, à Lablachère, c'était très sympa alors que ce n'était pas du tout pas mon truc au départ. J'ai passé une semaine là-bas à découvrir le compost, la question des sols, le jardinage écologique.
Ensuite, j'ai fait une semaine d'éco-construction à Passerelle Eco en Bourgogne.  Je n'avais jamais fait ce genre d'atelier. Je l'avais découvert par une revue écologique sur les alternatives et sur l'habitat collectif. Ce journal parlait de façon intéressante des Eco-villages, de constructions écologiques, etc...

Un vent de liberté
Ça m'a apporté un petit vent de liberté.
La semaine d'après, j'ai fait une semaine de marche pour la décroissance en Charente Maritime. C'était assez formidable ! J'ai rencontré des gens ouverts à des approches écologiques que je ne connaissais pas. C'était en 2006.
En fait, en 2005, il y avait d'abord eu une grande marche pour la décroissance qui était partie de Lyon pour rejoindre Nevers. Il s'agissait pour les marcheurs et pour les personnalités présentes à la fin de la marche -José Bové, Albert Jacquart, Serge Latouche, Jacques Testart…-  de dénoncer l'aberration que constituait le  Grand Prix de Formule 1 de Magny-Cours. Lors de cette marche, il y a eu jusqu'à plus de 200 personnes qui marchaient, et ce, pendant trois semaines. J'avais entendu une émission là-dessus et j'avais très envie d'en faire une similaire.
Celle que j'ai faite était plus modeste mais j'y ai rencontré plein de gens qui parlaient d'écologie, de magasins bios. Jusqu'alors, je faisais mes courses chez ED. Je ne connaissais pas du tout cet univers-là, et ça m'a un peu chamboulé la tête.
Peu de temps après, et au moment où je commençais à découvrir les histoires de décroissance et de m'impliquer sur l'anti-pub, il y a eu une réunion dans Paris sur la décroissance. J'y ai rencontré Fabien qui avait créé l'association "Le Sens de l'Humus". J'ai commencé à discuter avec lui. Je l'ai d'abord trouvé assez âpre sur les questions d'alimentation mais nous avons quand même sympathisé. Ensuite, je suis allé voir le jardin et les murs à pêches... pour la première fois.

Les Murs à pêches et le Sens de l'Humus
J'avais vécu 40 ans à Montreuil et je ne connaissais pas les Murs à pêches. J'ai toujours habité à côté du parc des Beaumonts.
A cette période j'étais toujours au chômage, je n'avais pas de perspective de boulot particulière, je n'avais pas forcément envie de bosser non plus. Ça faisait un an et demi que j'étais sans travail et ça se passait vraiment bien. Ça a été parmi mes plus belles années. Ça me donnait beaucoup de liberté.
Il faudrait évidemment travailler moins et alterner régulièrement : travail, congés et formations. Tout ça nous rendrait tous beaucoup plus heureux et apaisés, au lieu d'avoir des vies stressées et stressantes.

Je rencontre donc Fabien et Cristel fin 2007, je trouve intéressante leur démarche. Je discute, je participe à leurs activités, et je commence à faire un peu de jardinage avec eux.

Un projet d'insertion
A un moment, Fabien me dit : "Nous avons un projet de chantier d'insertion." Comme j'avais déjà travaillé dans ce secteur-là, et même si je n'avais pas envie de m'y remettre vraiment, la perspective de faire autrement m'a fait lui répondre : "Pourquoi pas ?" J'ai alors commencé à monter un dossier avec la Ville et avec la Région Île-de-France, et je me suis salarié sur ce projet. Peu de temps après, Nadia nous a rejoints pour la réalisation de cette étude de faisabilité d'un chantier d'insertion.

Le jardin de Geneviève Pouplier
A la fin de l'étude en 2010, nous avons découvert le jardin de Geneviève Pouplier et nous avons rencontré sa propriétaire. On s'est fait la réflexion que l'idée de ce chantier d'insertion était dans l'air. Cependant, nous ne l'avons pas fait car c'était trop lourd à gérer : trop d’administratif et des objectifs en termes de retours à l'emploi qui ne nous convenaient pas.

n-m : quand tu es venu au Sens de l'Humus, ça a donc été une suite de hasards ?
J'ai fait partie de l'AMAP en 2006, un peu avant. Cela m'a aussi poussé à changer mon alimentation, parce qu'avant je mangeais un peu n'importe quoi et n'importe comment... Avec l'Amap, j'ai découvert une autre façon de manger, puis de cuisiner, c'est un autre rapport à l'alimentation, à la production alimentaire, un autre rapport à son corps qui est vraiment important.
n-m : Pourquoi Fabien est-il parti ? Ça a dû changer les choses pour toi.
Oui beaucoup. Il avait des problèmes de santé et un caractère pas toujours facile. Peu de temps avant son départ, il a eu des conflits avec le président de l'association "Léz'art dans les Murs". C'était un peu tendu entre les associations des murs à pêches à l'époque, à présent, ça va beaucoup mieux. Puis, très vite, il a décidé de partir. Il était fatigué et en avait marre de la ville. Il est allé en Corse d'où il est originaire.

Le fondateur de l'association du Sens de l'Humus s'en va
Il m'a laissé l'association sur les bras, c'était bien, mais aussi super lourd parce que je n'avais jamais géré une association, il a fallu s'en occuper, j'étais un peu seul. Puis, petit à petit, il y a eu d'autres personnes qui sont venues, notamment Nadia. Nous avons travaillé ensemble, nous avons tenu l'association et nous l'avons développée.

n-m : Cette association a pris  un véritable essor; tu t'es investi à fond
A force de travailler, j'ai accumulé des compétences, j'ai noué des relations, j'ai appris de mieux en mieux comment fonctionnent les structures associatives. J'ai fait des erreurs, après je les ai évitées, ensuite ça progresse. Je devais être sûrement mûr pour faire ce boulot-là.

Les centres de compostages à Montreuil
n-m : Tu es drôlement mordu, tu es passionné. . Il y a l'installation du premier compost à la place République avec les difficultés liées à ce début. Actuellement celui du Centre ville qui a bien démarré, il y a quelques mois, ceux qui sont prévus également aux Lilas, au Bel Air, à La Noue, et en pied d'immeuble
Je suis passionné parce que j'ai toujours eu envie de faire des choses qui correspondaient aux valeurs auxquelles je crois, pour moi, ça a du sens.

n-m : mais tu dis que les valeurs écologiques tu ne les as pas eues tout de suite ?
J'avais des valeurs politiques, et c'est pour cela que ça a pris sens pour moi. J'avais une formation en science de l'éducation (maîtrise) et ensuite, j'ai commencé des études de Sociologie - je n'ai pas été jusqu'au bout mais ça m'a aussi pas mal poussé à réfléchir à ces questions-là. C'était dans le département de Bourdieu à l'Ecole des Hautes Etudes. J'ai également assisté aux cours de Gérard Noiriel, un sociologue très intéressant qui  travaille sur les questions d'identité, sur les classes populaires. J'ai toujours été très sensible à la question des classes populaires, je le suis toujours d'ailleurs. Et c'est d'ailleurs en partie pour ça (avec l'aide des collègues) que l'association a un Jardin Solidaire et qu'elle est investie sur le terrain de l’Éducation Populaire, avec un souhait de développer encore cette dimension-là.

L'écologie est une valeur politique...
Avec cette association, les valeurs de l'écologie prenaient sens pour moi. Je me suis rendu compte que la question sociale n'est pas indépendante de la question écologique.

n-m : l’écologie est une valeur politique même si elle est dédaignée le plus souvent par les partis politiques.
Je me suis rapproché de l'agriculture ... auparavant, je ne m'en préoccupais pas du tout.
Mon père cultivait son jardin, mon grand-père aussi, j'ai toujours habité en face des arbres et de la partie sauvage et particulièrement belle du parc des Beaumonts. J'étais toujours resté très éloigné de tout ça, mais au fil du temps cela a fini par s'intégrer en moi, à faire sens, même politiquement, je me suis relié à ça. Et je me suis dit que c'est tout aussi important, voire plus que de s'investir dans la lutte des classes. S'il n'y a plus de vie sur la planète, les questions de classe sociales n'auront, elles non plus, plus de sens. Essayer prioritairement de privilégier un terrain de vie qui soit compatible avec l'espèce humaine, mais ça n'empêche pas, bien évidemment de se battre également sur le terrain de la lutte des classes, il y a tant à faire. Et puis ce sont toujours les populations les plus pauvres qui vont payer le prix fort pour le dérèglement de cette planète -surtout dans nos villes-, ça commence déjà.
Alors nous pensons qu'il est urgent de mettre en place des choses pour qu'on vive bien sur cette terre, au présent et dans l'avenir.

n-m : les capitalistes ne pensent qu'à s'enrichir de plus en plus et le font au détriment de la nature. La lutte pour l'environnement en vaut vraiment la peine. Autrefois, cela semblait avoir moins d'importance, les gens cultivaient leur jardin pour leur plaisir, et aussi pour se nourrir, mais maintenant cela devient une question vitale.

Autrefois, ça avait moins de sens car on ne se rendait pas vraiment compte des conséquences de notre désir insatiable de confort, d'accumulation d'objets de toute sorte, de nos dépenses énergétiques inconsidérées et de notre appétit suicidaire pour la démesure. Ça fait pourtant plus de 40 ans qu'on le dit. Mais progressivement, on s'aperçoit, au-delà de la destruction des autres êtres vivants (50% des mammifères en 40 ans et autres espèces animales) que le fonctionnement actuel de notre société met en question jusqu'à notre survie.

L'anti-pub et Pierre Rabhi
Je ne suis pas rentré directement dans l'écologie, j'y suis aussi rentré par l'anti-pub. Je faisais des actions dans le métro : des barbouillages de pubs. A une époque, j'avais envie d'agir, j'allais dans le métro le soir détourner les publicités, et de cette façon j'ai aussi fait pas mal de connaissances.  L'anti-pub et Pierre Rabhi notamment m'ont amené aux questions de décroissance.
Ce que Rabhi disait, ça faisait sens pour moi, on ne pouvait pas continuer cette vie-là qui nous mène à la destruction. Ce système est mortifère et nous y participons.
Ce sont ces questions-là qui m'ont conduit vers l'écologie, dans l'action principalement, et pas dans le verdissement du système. Je suis très préoccupé par les questions touchant à l'Anthropocène, la dimension philosophique de notre responsabilité d'humain sur tout ça. Notre capacité farouche de détruire la vie pour des intérêts futiles de possession, de pouvoir et d'ego.

Dernièrement, il y a un livre de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens : "Comment tout peut s’effondrer". qui m'a beaucoup interpellé. Dans le droit fil du travail de Christophe Bonneuil qui met à plat la question de l'anthropocène.
Ces interrogations nous mènent à faire des choses, à jouer sur les interstices, afin de nous efforcer de faire bouger les lignes de ce monde qui va mal.

Dans l'association, il y a 5 emplois, et malgré la fragilité financière de l'association, nous allons peut-être embaucher encore, parce qu'il y a un besoin énorme et une demande très forte autour des questions liées à "l'environnement", ainsi que se former, se relier, être dans des lieux de nature en ville pour se ressourcer, ça devient de plus en plus important dans nos univers bétonnés.
Je travaille à la coordination de l'association mais nous nous efforçons d'avoir une démarche la plus collective possible

n-m : il y a parfois un vrai problème avec les chefs, présidents d'associations et autres...
Lorsqu'on a le pouvoir, ça va vite d'en abuser. Il faut des garde-fous pour ne pas aller au-delà. C'est compliqué de décider collectivement, on est tout le temps dans l'urgence, nous sommes parfois obligés de prendre rapidement des décisions sans avoir le temps de nous réunir. Il faut pouvoir concilier tout ça. On ne pourra pas être parfait, mais il faut tendre vers et surtout pas lâcher, c'est une conduite à tenir… tant que c'est possible, c'est le collectif qui doit décider des choix importants pour l'association.
Nous avons un Conseil Collégial, les salariés sont présents. Une personne, une voix. Et nous nous efforçons de prendre les décisions collectivement. Il y a actuellement une dizaine de personnes dont cinq salariés qui participent eux aussi aux choix et décisions concernant l'association. Ça fait partie du projet associatif. L'idée est de faire vivre un autre modèle d'organisation.
Didier, qui est aussi le boulanger du four à pain associatif "Salut les copains" travaille avec moi sur la dimension administrative et d'organisation d'ensemble de l'association.
Nous voulons une dynamique globale et pas 36 étages de pouvoirs dans une petite structure comme la nôtre. Il faut travailler à cela et donner l'exemple que des organisations à fonctionnement collectif et collégial sont possibles. Ce sont toutes ces petites choses mises bout à bout qui, peut-être un jour feront vaciller ce système capitaliste délétère et participeront à sa chute. Trop nombreux sont ceux (et celles) qui tiennent des discours critiques sur tout ça mais à l'intérieur de leurs propres organisations, voire de leur vie au quotidien, participent à la perpétuation de ce système. Celui-ci a gangrené nos corps, nos esprits, nos modes de vie, nos organisations, c'est partout qu'il faut le combattre, sortir des discours stériles et mettre en œuvre des stratégies pour que fleurissent des alternatives qui donnent envie aux gens de s'en séparer et leur permettent de croire que c'est possible !
Nous avons des tas de belles choses à trouver, à vivre et à faire vivre avec du bonheur à la clé, qui plus est. C'est vers ça que nous devons aller, c'est à ça que nous devons croire et permettre de croire aux personnes que nous rencontrons et avec lesquelles nous travaillons. Retrouver de l'espoir, rendre nos vies plus heureuses, encourager "l'humain" au sens noble qui est en nous et pas ses perversions. C'est l'intelligence du sensible, celle des affects que nous devons encourager comme dit si bien Patrick Viveret. Au XXIème siècle, nous créons des technologies très complexes et performantes mais humainement nous avons encore bien des choses à apprendre. Nous sommes plus adeptes de la prédation que de la sagesse (Homo Sapiens) et la route est encore longue. Mais d'abord, il va falloir arrêter nos conneries et surtout celles de ceux qui nous dirigent, parce que sinon, ce sont elles qui nous arrêteront, avec le risque que ça soit dé-fi-ni-tif !

Les partenaires et l'insertion
Pour revenir à des choses plus concrètes, nous sommes en lien avec beaucoup de structures, notamment dans le champ de l'insertion (Cité Myriam, l'Espace dynamique d'insertion, le Secours Catholique, Emmaüs, l'association En Temps, La Contremarque, des missions RSA, etc. etc..) Nous avons un Jardin Solidaire qui nous permet d'accueillir régulièrement des personnes en difficulté sociale et psychologiques diverses.
Et dans la rue, il s'est créé, il y a peu de temps, ce qu'on appelle, le Pôle Solidaire, avec la Collecterie, l'Epicerie Solidaire et la crèche itinérante, la Scop E2s.

n-m : je croyais que tu ne voulais pas faire d'insertion
Nous ne souhaitions pas faire d'insertion au sens où il y a une obligation de placer des personnes dans des boulots qui ne sont pas forcément intéressants pour eux et qui vont participer au fonctionnement de notre société, mais les gens ont besoin de vivre et si on peut les aider, on le fait.

Le projet du Jardin Solidaire est surtout d'accueillir les personnes dans ce lieu pour qu'elles se ressourcent, leur permettre d'avoir une activité, faire des ateliers avec nous dans une démarche d'Education Populaire, sortir de chez eux, voir des gens, de discuter.
Depuis, le début de cette action, il y a eu un certain nombre de personnes qui ont, semble-t-il, bien pu profiter de ce lieu. Une notamment, qui était dans des grosses galères personnelles quand nous l'avons rencontrée la première fois, elle est d'abord venue chez nous pendant quelques temps, ensuite, elle a rencontré la Collecterie qui l'a embauchée. C'est un premier pas mais qui lui a permis de sortir de ses problèmes et de retrouver un logement...
Je pense que ce temps préalable au jardin l'a aidée à reprendre confiance en elle, à croire que c'était possible de vivre avec les autres, d'avoir une activité salariée et de pouvoir en vivre. Elle a réussi à dépasser ses difficultés et à se remettre sur pied.
Le but est d'offrir un lieu aux personnes où elles peuvent avoir une activité, se mettre en lien avec les autres, leur permettre de partager et d'échanger, et surtout pas de pressuriser les gens pour qu'ils bossent. C'est être au calme, reprendre des forces, savoir qu'on peut être important et utile pour les autres et aussi faire des choses qui nous plaisent dans ce bel endroit de nature qu'on appelle le Jardin Pouplier.

Diversité de l'accueil
L'année dernière nous avons fait des actions de jardinage avec des femmes qui se sont très bien déroulées. Peu avant cette action, une éducatrice de "Rues et Cités" m'a téléphoné à plusieurs reprises pour inscrire une femme rom qui semblait être intéressée, mais qui finalement n'est pas venue. C'est souvent comme ça. Les gens qui sont très éloignées de tout, traitent d'abord les situations d'urgence et ont du mal à s'investir dans autre chose.
Ça prend du temps et il faut qu'il y ait des organisations qui facilitent ces entrées progressives dans des processus "d'insertion" ou dans des dispositifs de (re)socialisation.
Cette année, ça se passe mieux, nous avons d'ailleurs réussi à accueillir des femmes roms au jardin, dans le cadre de l'atelier "Découverte des métiers" que nous avons mené avec nos partenaires de la rue St-Antoine et la Lutherie Urbaine.

La rue St Antoine (où est basé le jardin de Melle Pouplier, n°60)
Au Jardin Pouplier, autour de nous, il y a aussi des gens du voyage.  La communication est parfois difficile. Nos univers sont très différents et il n'est pas évident de faire des ponts. C'est ce que nous avons d'ailleurs essayé à plusieurs reprises mais pas toujours avec le succès escompté. Nous avons des liens quand même, et il y a certains contacts qui se passent plutôt bien, heureusement !
Cela ferait du bien à tout le monde que ces lieux soient plus entretenus, et plutôt que de les bétonner en construisant un garage pour le tramway, il serait largement préférable de nettoyer l'endroit, de refaire une chaussée à l'image des autres rues de la ville et de mettre des équipements qui permettraient à tous de vivre dans de bonnes conditions dans cet endroit.
C'est surtout à la Ville de jouer son rôle sur ces questions-là afin que cet espace soit respectable et respecté.

n-m : au sujet des relations difficiles avec les gens du voyage, ne faudrait-il pas des médiateurs pour cette zone ?
Fred : Il y a en a dans la ville mais vraiment pas assez. Il faut que les services de la Ville soient présents dans ce quartier mais aussi que ces lieux soient remis en état.
Nous essayons de faire des actions qui aillent à leur rencontre; dernièrement  nous avons fait un atelier avec des ados de la rue qui sont venus au jardin avec un éducateur de l'association Rue et Cité, ils ont fait des niches à oiseaux et ils se sont éclatés toute une journée avec un collègue qui leur a expliqué beaucoup de choses de la nature.

Il y a ce jardin qui fait partie de nos activités parce que l'idée est d'essayer d'ouvrir des espaces pour les gens qui sont en galère. Si dans ce quartier, on ne va pas vers des populations d'autres catégories sociales, que nous restons entre nous -cet entre-soi- qui est le lot de nombre de structures et d'organisations, ce n'est bon pour personne.

n-m : pourquoi ce choix du jardin de Melle Pouplier ? Vous aviez déjà un espace sur les murs à pêches...
Quand nous sommes arrivés dans le jardin de Melle Pouplier, Kathrin (qui était encadrante d'un chantier d'insertion sur les Murs à Pêches) bossait toute seule dans les 4000m² du jardin. Elle était en phase de licenciement et travaillait là bénévolement. Nous sommes arrivés, et nous avons trouvé ce lieu magnifique. En fait, il était voué à l'abandon si personne ne s'en occupait, nous étions prêts à nous investir et à soutenir le travail de Kathrin et celui de Geneviève qui travaillait encore un peu dans son jardin. On venait de finir l'étude pour le chantier d'insertion et le jardin était parfaitement adapté. Finalement, il n'y pas eu de chantier d'insertion mais une modalité proche que nous appelons le Jardin Solidaire. Au début, nous avons embauché Sandrine et Antonin qui ont participé à l'entretien du jardin, Antonin était débutant mais volontaire, Geneviève l'a un peu formé, elle lui disait ce qu'il fallait faire de manière parfois un peu brutale mais ils ont fini par bien bosser ensemble.
Et peu à peu des gens nouveaux sont arrivés, qui connaissaient bien les associations y ayant longtemps travaillé.

n-m : votre action au jardin, c'est de l'entretenir et de recevoir des publics ?
Faire des ateliers sur le jardin, entretenir le lieu, le valoriser, le faire vivre, en faire un lieu d'accueil.
Sur cette question, nous avons déposé un dossier au budget participatif cette année. Il s'agit d'aménager une parcelle du jardin qui servirait de lieu polyvalent pour organiser des fêtes et des animations.
Nous considérons qu'il est important que ces lieux soient vivants, qu'ils ne soient pas réservés à certains groupes sociaux et que les habitants puissent en profiter pleinement. En cela, nous considérons que ce jardin doit profiter à la collectivité et notamment aux habitants du quartier. L'association est soucieuse d'articuler ses finalités écologiques avec une forte dimension sociale, pour nous, l'un ne va pas sans l'autre.

L'entretien et la mise en valeur du lieu font partie des activités importantes que nous menons sur le jardin, notamment avec l'aide des bénévoles et des personnes venant dans le cadre du Jardin Solidaire. Nous plantons, semons, désherbons à la main quand c'est nécessaire, afin que les cultures de fleurs, de fruits et de légumes se portent au mieux.
Dans le jardin Pouplier, il y a deux pépinières, l'une est tenue par Arno qui s'est spécialisé dans l'arboriculture et l'autre par Thierry Régnier qui fait tous les ans des ateliers de taille et de greffes d'arbres fruitiers au jardin. Il est professeur au lycée Horticole de Vincennes, membre de l'association "Les vergers urbains" et éminent spécialiste de la taille des fruitiers.

Par ailleurs, nous avons désormais et régulièrement des actions d’Éducation à l'Environnement. Nous accueillons et intervenons de plus en plus au sein de structures pédagogiques (crèches, écoles lycées…) et établissements de soin et maisons de retraite. A Montreuil, on travaille beaucoup avec la crèche "Mamans Poules" et de plus en plus avec les écoles de la Ville. Mamans Poules est une crèche associative qui est au cœur de la Cité de l'Espoir. Nous avons aménagé leur jardin avec les parents et fait pas mal d'ateliers avec les enfants : semis de graines, de fleurs, de salades, de radis... des jeux sur les sens avec des plantes aromatiques, des réalisations de bonhommes à tête de gazon (avec les cheveux qui poussent et qu'on peut tailler).

Dès que nous le pouvons, nous faisons aussi des portes ouvertes, lors de la Voie est libre, et cette année, c'est près de 500 personnes que nous avons reçues toute la journée, nous étions aux limites de nos capacités d'accueil.

Dernièrement, nous avons fêté "la paresse" lors d'un beau week-end d'octobre, une conférence gesticulée, des visites du jardin, un atelier d'écriture et la délicieuse musique de Tonino Cavallo (Tarentelle), ont donné à ce lieu une ambiance magique. Sans compter les dahlias dont les mille couleurs ont enthousiasmé les nombreux visiteurs.

Toutes ces dimensions combinées : culturelles, écologiques, sociales et même économiques, (parce qu'il y a 5 salariés) sont essentielles pour nous. Nous expérimentons et essayons modestement d'être le ferment d'organisations et de sociétés nouvelles. Les gens doivent se réapproprier leur vie dans des espaces à leur mesure, nous nous essayons au "bien Vivre" et nous nous efforçons d'en donner l'exemple et de le partager.

Les Ateliers du tramway
n-m : les ateliers du tramway vont être construits tout à côté des parcelles de Geneviève Pouplier. Beaucoup de gens pensent que c'est une nuisance, pourrez-vous continuer votre action dans ces jardins ?
Avec l'installation de ces ateliers, les Murs à Pêches vont perdre 2 300 m² de surface et nous, nous perdrons aussi 600 à 800 m² de Murs à Pêches et d'espace de culture, mais nous devrions pouvoir continuer notre activité. Seulement, elle sera considérablement dévalorisée par la présence de cette horrible construction urbaine que peut représenter un garage de tramway (pollutions visuelles et sonore seront au programme d'un haut lieu de l'histoire de Montreuil.)
Ces activités n'ont vraiment rien à faire aux Murs à Pêches, nous regrettons vivement ce genre de décision qui va participer à la continuelle destruction de ce lieu qui représente le patrimoine des Montreuillois. Nous ne nous opposons pas aux transports collectifs, ni aux constructions de bâtiments publics, quoique les politiques ont vite fait d'oublier la loi de réquisition qui pourrait limiter le bétonnage de nos villes, mais à notre époque, les enjeux immobiliers et l'appât du gain dépasse l'intérêt collectif. Et on peut considérer enfin qu'avec les problèmes colossaux que nous allons rencontrer suite notamment au réchauffement climatique et à la perte considérable de la biodiversité, ce n'est pas de béton dont nous avons besoin dans nos villes mais bien d'Espaces de Nature, de Culture au sens large (mais aussi agricole, jardinage…), de Verdure et de Respiration.

Nous avons fait une pétition et avons déjà recueilli plus de 3200 signatures de personnes qui sont contre l'installation du garage du Tramway sur les Murs à pêches. Nous invitons tous les Montreuillois(es) à faire de même. En préservant ce site, c'est un bijou de verdure dont ils pourront profiter et continuer à faire profiter leurs enfants.
http://www.cyberacteurs.org/cyberactions/presentation-sauvegardons-ce-qui-reste-murs-pech-877.html

Récemment, une personne m'a affirmé que "la construction de ce garage n'était pas très grave, qu'elle amènerait du monde", en fait l'argumentation habituelle servie dans toutes les ZAD : c'est pour le bien du territoire et de la croissance, en somme !
Eh bien NON, c'est un territoire Vivant qu'il nous faut, pas les miettes vertes que le capitalisme et ces zélateurs veulent bien nous donner.
Faisons de Montreuil une ville où on est heureux de vivre, où la beauté des Murs à Pêches et de sa Nature guide l'image que nous voulons construire pour cette Ville, pas les restes d'une histoire perdue dans le béton de nos désillusions...

Propos recueillis par Jeanne Studer

Association "Le Sens de l'Humus - https://senshumus.wordpress.com/lassociation/

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Commentaires  

0 #1 Guéron-El Houssine 16-12-2015 18:39
Fréd on est toujours avec vous et notre maison à Die reste l'ambassade des murs à pêches
Linette et Ben
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