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Journal nous-montreuil : certaines personnes choisissent l'alternatif comme mode de vie. Nous essayons de décrire cette attitude différente, dans des histoires de vie : Rosalie, Sarah, Arno.....
Arno :
J'ai choisi ce mode de vie. J'ai conscience de qui je suis. J'ai 52 ans et j'ai vécu 20 ans dans les squats. Je me suis aperçu que mon cas de figure n'était pas unique, j'ai lu l’interview de Rosalie, je me suis identifiée à elle. Nous sommes nombreux à vivre dans des squats, mais nous ne sommes pas très nombreux à résister dans la durée.
n-m : combien êtes-vous dans ce squat ?

Arno : ici nous sommes onze, deux filles et neuf garçons.
                                            Transformation de squats en "squats avec convention précaire"
n-m : La ville d'Ivry accepte t-elle que vous soyez là ?
Arno : nous avons une convention précaire qui est renouvelée tous les ans. Nous ne payons pas de loyer, nous ne payons que nos facture de gaz,  d'électricité et d'eau : soit 90 euros par mois et par personne.
Il y a eu une histoire avant ce squat : les copains qui sont arrivés ici, étaient de vrais squatteurs dans le centre d'Ivry S/Seine, un grand squat. La municipalité a construit des logements sociaux à cet endroit et elle les a expulsés. Elle a alors proposé à une partie du groupe, ce squat en convention précaire !
n-m : ce qui est intéressant dans votre démarche, c'est d'essayer de comprendre ce que la notion de précaire implique dans le temps.
Arno : Il y a beaucoup de constructions qui se font autour de nous.  Tout va être rasé ici dans 3-4 ans ou 4-5 ans.
n-m : à notre époque, les personnes veulent que ça dure longtemps. Vous, vous arrivez à vivre intelligemment dans un lieu précaire. C'est une façon de ne pas se situer en victime d'une situation.
Arno :  ceux qui choisissent des situations moins précaires ou plus solides, sont parfois très surpris par le déroulement de la vie et de ses aléas. Nous, nous acceptons le précaire, c'est un degré supérieur d'une certaine manière, parce que nous savons que nous avons un temps défini, ou indéfini, pour faire et pour s'exprimer, pour vivre en fait. On sait que ça va s'arrêter, on sait qu'on va être renvoyé à une nouvelle aventure et on l'accepte.
Cette situation génère une forme d'optimisme. Accepter l'idée de tout perdre engendre une dynamique. Nous avons souvent l'épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Quand on n'a pas de convention, on ne sait jamais à quel moment on va être viré. 

Il y a eu un très grand moment dans ma vie quand j'étais jeune squatteur, dans mon premier squat, vers la gare de l'Est... J'étais pétrifié, je n'osais pas construire. Je n'osais rien faire parce que j'avais peur de tout perdre, et donc j'étais complètement bloqué. Cette situation a dure des mois et des mois, mais il est arrivé un moment où je me suis libéré de cette peur, et ça a été génial, je me suis mis à construire en étant prêt à tout perdre, c'est devenu très productif et très bien pour moi, libérateur, et également bien pour le collectif, parce que comme je suis métallier-constructeur, nous nous sommes mis à bâtir ensemble, et voilà, je n'avais plus peur de perdre.
n-m : vous développez une pensée du ici et maintenant, qui libère des énergies créatives.
Arno : définitivement ! Et ça génère du mouvement, et le mouvement c'est la vie, ou la vie c’est le mouvement. Ce mouvement créatif et tout ce qu'il engendre de stimulant, m'intéresse particulièrement ainsi que les autres personnes du squat : cette énergie fonctionne aussi quand nous recevons d'autres artistes, d'amis, de gens, d'étrangers, c'est super !
Par ailleurs, nous pouvons répondre à nos besoins parce que nous sommes comme tout un chacun : nous avons besoin de dormir au chaud dans un lieu protégé, de nous laver, de laver notre linge et de manger, nous avons aussi besoin d'espace pour les spectacles, des ateliers pour construire et pour créer individuellement ou en groupe..
n-m : est-ce que tu pourrais nous parler de tes activités ? Comment ton emploi du temps est réparti entre des activités où tu gagnes de l'argent pour vivre, des activités où tu fais des choses parce que c'est un plaisir et que tu adhères à ce qui s'y fait, et le temps que tu prends aussi pour aller découvrir, faire des voyages ?
A : ces trois activités s'harmonisent parfaitement bien. Avec le temps j'ai appris a circuler harmonieusement dans l'alternance des moments. Quand je n'ai plus d'argent, je repars au boulot, quand on m'invite dans un projet arboricole, j'y vais si je le veux, et je prends le temps d'aller me former à la connaissance des plantes dans divers colloques et rencontres spécialisés. Je prends aussi le temps de rendre visite à des gens, à des lieux ou à des situations. Une formation en continue en quelque sorte !

Je suis spécialiste de la taille respectueuse des plantes. Je suis jardinier et ma manière d'intervenir, est la taille. Je touche toute la diversité des plantes. Mais je ne suis pas un spécialiste des grands arbres comme les élagueurs.
Comme je suis un passionné de forêts fruitières, d'arboriculture, j'ai des complices un peu partout. A Paris je connais des personnes qui font partie de guérillas urbaines, ils ont aussi créé "une école des espaces libres", où l'on donne des cours de taille, des cours de soudure et réparation d'outils, et des cours de jardinage. Je suis investi dans un partage des savoirs-faire avec ces personnes. Je suis particulièrement content de les avoir rencontrées. Notre atelier se tient sur la petite ceinture vers la Porte de Bagnolet.

Je vais aussi aux murs à pêches à Montreuil, où nous avons notre pépinière. Nous venons de négocier avec l'association le Sens de l'Humus.
Cette association nous a permis de nettoyer un coin en friche pour faire notre pépinière. Avoir des arbres à échanger, à partager, à offrir est nécessaire à la diffusion de nos forêts fruitières, ce qui est important dans notre stratégie d'arboriculteur urbain..
n-m : Et avant ton intérêt pour la taille, les plantes, les arbres, qu'est-ce que tu avais comme formation? Ce matin je lisais un texte sur Chrysalide, comment on se transforme, la métamorphose. Tu travaillais dans le métal auparavant ?
Arno :
J'ai grandi du côté de Nevers dans la Nièvre, j'ai eu un BEP d'ouvrage métallique à Bourges dans les années 77-78. J'étais métallier plutôt en intérim jusqu’à l'âge de 30 ans environ. Ces savoirs-faire du métal m'ont permis de réaliser le portail du "Terrain d'Aventure".

A l'âge de 30 ans, j'ai fait une thérapie et à la suite de celle-ci, j'ai fait un retour à la terre, pas avec les vaches laitières avec lesquelles j'ai grandi. mais avec les plantes, avec les arbres. Ça a été un enchantement, cela a été un vrai choix.
Je n'avais pas choisi le métal quand j'étais jeune à 13 ans et demi, j'ai fait comme mon frère, mais c'était pour me sauver de la tyrannie familiale. A l'époque, j'étais complètement pommé et je n'étais pas en état de choisir.  On me demandait déjà mon destin en 3ème, alors que j'aurais rêvé de littérature et de langues étrangères. C'est plus tard que j'ai eu du plaisir à travailler le métal.

Mais mon vrai destin et pour toute la vie maintenant, ce sont les plantes.
Le travail du métal est devenu secondaire, voire anecdotique. C'est un amusement avant tout.
J'appartiens au groupe des passionnés, je suis un passionné des plantes. Un passionné, ça ne fonctionne pas comme tout un chacun. Je peux raconter des histoires de plantes à n’importe qui. Certaines fois, comme un passionné, on peut être un peu con, un peu ridicule. La passion est un atout qui permet de dépasser les choses, on n'a plus de problèmes quand on est passionné, on ne s'ennuie jamais, on a juste à vivre sa passion.
Dans la vie, on a besoin d'espace, de temps, et ma vie alternative me donne tout le temps que je veux pour partager ma passion avec les copains, les copines et mes clients. J'aime beaucoup aller voir mes clients avec qui je gagne ma vie. Je fréquente également des scientifiques dans les  colloques. C'est super, c’est l'enchantement total !
Je peux choisir véritablement, et travailler quand j'en ai envie.
n-m : il me semblait que tu as fait aussi des expériences à l'étranger, tu as été à une époque au Mexique ?
Arno : j'ai connu le Mexique par une correspondance de langue étrangère avec une fille. Quand j'étais très jeune 14-15 ans, j'adorais écrire, et ma sœur m'a donné l'adresse d'une fille à Mexico. Mon premier voyage à 19 ans, après avoir travaillé chez un petit patron dans le métal, a été de foncer au Mexique, découvrir ce pays, cette fille et sa famille. Je les ai rencontrées et ça a été une révélation. J'ai passé 4 mois là-bas à découvrir ce pays. J'ai appris l'espagnol, j'ai été au Guatemala.
Ensuite, j'ai voulu m'installer dans ce pays, où j'ai travaillé avec un grand paysagiste hollandais à Mexico, mais je n'ai pas obtenu mes papiers, alors je suis rentré en France, il y a 7-8 ans définitivement, et je retourne là-bas en touriste.
Mon histoire au Mexique est intense. J'ai vécu au Centre de Mexico City, j'ai travaillé sur la côte pacifique avec une équipe de paysans mexicains pour un gros chantier que je dirigeais pour ce paysagiste hollandais.
J'avais aussi quelques clients à Mexico.  Dans cette Agence de paysagistes, j'avais le titre de "Spécialiste du soin aux arbres". J'écrivais pour les arbres, l'état des plantes et j'étais convié à des réunions sur ces sujets. Je suis devenu grâce à toute cette histoire, le professeur de la ville de Queretaro, capitale régionale d'un million deux cents mille habitants. Ce fut une grande expérience en tant qu'autodidacte de la taille, de devenir le professeur d'une si grande ville.
Jamais je n'aurais eu cette chance en France, et cette reconnaissance.
n-m : ta connaissance sur les plantes s'est faite de manière autodidacte ?
Arno :  oui.
n-m : les livres, la rencontre avec les gens, l'expérience....
Arno : j'ai connu Francis Hallé, le grand botaniste du monde tropical qui est mondialement connu pour ses travaux sur l'architecture des arbres. Il est également un grand défenseur de la forêt primaire. Il a toujours répondu à mes questions, je le fréquente depuis plus de quinze ans. En tant qu'autodidacte, j'avais des doutes et des inquiétudes. La rencontre avec ce grand botaniste très proche de mes préoccupations en physiologie végétale, m'a beaucoup tranquillisé. Chaque fois que j'avais une inquiétude, j'allais lui poser une question, et à chaque fois j'avais des réponses d'une précision extraordinaire. J'ai eu cette chance phénoménale dans ma vie de le fréquenter, nous avons une vraie complicité, et un échange formidable, nous ne sommes pas des amis, nous sommes des potes et on parle bien de la même chose.
Je n'ai pas beaucoup de complices sur cette planète pour parler de la connaissance profonde des arbres. C'est la botanique fondamentale mon école.
J'ai deux écoles : la botanique fondamentale du côté de la science ainsi que les connaissances fondamentales des plantes. L'autre école, c'est la nature comment elle fonctionne, je mime la nature, je m'inspire de la nature, j'étudie la nature et autant que possible, je la copie. Je suis un jardinier au naturel.
On n'a rien inventé, on n'invente rien, et on n'a rien découvert. On essaie seulement de voir comment ça fonctionne et si on est capable de fonctionner avec les modèles que nous propose la nature.
n-m : tu pourrais nous parler de ce que tu appelles la végétation urbaine. Nous n'allons pas refaire la campagne dans les villes, mais comment y introduire de la végétation, des plantes ? Parce que si on écoute bien ce que tu dis : "regarder la nature pousser," elle pousse aussi en ville, on n'est pas là dans la notion du paysage, on est dans la notion de végétation. Tu dis que c'est inspirant même pour ton mode de vie, en termes d'organisation.
En étudiant la nature et les questions de la diversité, les mauvaises herbes plus précisément, qu'est-ce que ça veut dire ? C'est un peu comme si on disait des mauvais élèves, ce sont de mauvais citoyens, on renvoie à des normes et je trouve que quand tu parles de la nature, on est obligé de casser ce schéma.
Arno : quand on est dans le jardin au naturel, dans la botanique fondamentale, les mauvaises herbes n'existent pas. La notion de mauvaise herbe appartient au jardinier hygiéniste. Il ne veut que ses bonnes plantes, il ne veut pas de compétition mais que tout soit propre. Il met un coup de désherbant ou un coup de binette, et tout est en ordre. C’est un peu l'esprit du jardin à la française ou du potager hyper clean.

Il n'y a pas de mauvaises herbes, parce qu'on peut manger ou se soigner globalement avec elles : on peut se soigner avec le chien-dent, la chélidoine est l'herbe qui peut guérir les verrues, avec le plantain, on fait des salades, on mange l'ortie en soupe.  C'est une histoire de connaissance et de culture. Dans notre monde productiviste, on n'aime pas la diversité, on est plutôt dans le modèle de la mono culture, même si la tendance actuelle remet en question cette notion.

Les stratégies de défense, de mimétisme, etc....... sont des modèles reproductibles à l'échelle humaine. tous ces concepts peuvent influencer la vie des êtres humains,
Un jardinier, ou un paysan, vraiment en accord avec la nature, est serein.
Évidemment, ce n'est pas toujours le cas, et ce n'est pas simple non plus. Le côté philosophe du jardinier ou du paysan du passé a laissé place à des situations stressées et sous contraintes.

En ce qui concerne l'agriculture urbaine, qui est la dernière mode parisienne, je voudrais juste la critiquer un peu. Cette agriculture est une coquetterie de la mairie de Paris et des politiciens, une hérésie à l'échelle de l'urbanisme. La vraie réflexion devrait se être sur l'agriculture péri urbaine, cette lisière entre les champs et la ville mérite une véritable réflexion. Produire de la nourriture à Paris n'est pas possible car il n'y a pas assez de place.
Mais le végétal en ville a des vertus pédagogiques et humaines

n-m : et sur les aliments, tu as des choses à nous dire, sur l'agriculture nourricière ?
Les pommes remplies d'eau et la viande remplie d'eau et de plein d'autre choses, sont des aliments très peu nourriciers, très peu nutritifs, la nourriture est donc de très mauvaise qualité, même en bio.

n-m : pourrait-on  produire des pommes avec moins d'eau ?
Bien sûr, et avec moins de chimie aussi, elles seraient moins belles mais seraient bien meilleures. Personnellement je fais des glanes sous les pommiers abandonnés à la campagne, je ramène des cageots de pommes et j'en constitue des réserves que je garde le plus longtemps possible.
Même les personnes qui n'y connaissent pas grand chose, aiment ces pommes, ce qui est extraordinaire. Leur saveurs est incomparable, elles croquent, elles sont exquises. Il faut que les pommes et les fruits se développent à leur rythme, sans excès de stimulant.

n-m : et ton parcours au terrain d'aventure ?
Un copain Christophe  m'y a amené il y a 25 ans. J'ai découvert Jean-Louis, Ginette, et tout le voisinage, c'était à la bonne franquette. J'ai travaillé d'abord à l'intérieur du terrain, à aménager des choses, des parcours, des trucs... J'ai voulu construire ce fameux portail pour défendre le lieu que je sentais parfois un peu fragile, et Marie-Pierre, la trésorière de l'époque m'avait dit :
"Arno, il faudrait que tu nous fasses un portail", il y avait alors une palissade à l'entrée, difficile à fermer.
J'ai accepté de faire ce portail. Elle croyait que j'allais faire une petite barrière, un peu plus performante. En fait, je savais que je voulais faire un beau portail et cette aventure m'a coûté six mois de ma vie. Pour moi, faire un beau portail était une façon de défendre le terrain, non un acte personnel en soi, mais avant tout, une intention politique, sociale, c'était faire exister ce terrain qu'on ne voyait pas de la rue car le début du jardin est comme un couloir.
Même si un jour, il n'y avait plus rien, il y aurait toujours le portail. Les gens s'arrêtent pour le regarder. La grande satisfaction et ce qui m'a beaucoup plu, c'est que les gens de tout poils. l'antillais, le maghrébin, le gaulois, le banlieusard, le provincial, les "djeuns", tous étaient contents, et je trouvais que ce côté universel, qui rendait heureux tellement de gens si différents, m'enchantait.
Je m'intéresse beaucoup à l’interaction entre les gens et les choses.
En tant que constructeur d'objets, je me préoccupe de la fin de l'histoire. Il y a le moment où je construis et l'enjeu de ce que je construis. Ce sont les anecdotes qui vont fonctionner avec l'objet, qui m'intéressent.
Ce que je fais est très interactif, c'est un moment de vie

n-m : est-ce que tu as bien précisé que tu as choisi cette vie, et qu'à 52 ans, tu continues à choisir ce type d'existence ?
La société fait son chemin et moi je fais le mien. J'ai simplement envie que cette société me laisse ma liberté et je dois zigzaguer dans son dédale. C'est ma réalité !
n-m : j'aurais envie de regrouper certains de tes choix en disant que, au fond c'est comme un mode de vie initiatique que ce soit à la fois par tes apprentissages quand tu racontais ces contacts avec ce biologiste, comment avec des maîtres tu as appris de façon non scolaire et non modélisable.
Être à la fois capable d'être sur le terrain et dans l'imaginaire. Dans la question initiatique, ce qui est intéressant, est d'articuler les deux, l'une nourrissant l'autre.
Arno : C'est mon choix personnel qui m'a emmené à ce stade.
Chez les êtres humains, il y a l'intellect et le sensible. Quelqu'un qui est trop intellectuel est plutôt froid, calculateur, et aussi dans le pouvoir. Et celui qui est trop sensible, est fragile et perpétuellement en état d'émotion excessive. On pourrait définir un être humain en état d'équilibre comme ayant une belle circulation entre l'intellect et l'émotionnel.
La thérapie que j'ai fait à l'âge de 30 ans, m'a guidé dans cette voie, être entre les deux. C'est toujours une combinaison fluide entre deux états : le sensible et l'intelligence, le manuel et l'intellectuel,  l'artistique et le technique. J'espère avoir cet état de conscience afin de combiner ces qualités qui se rejoignent harmonieusement de façon à ce qu'il n'y ait pas de séparation entre la technique et l’artistique. Se libérer des habitudes sociétales est un défi quotidien. J'essaie de trouver la meilleure posture pour tout recevoir.

Propos recueillis par Ginette Lemaître et Jeanne Studer

 

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