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En 2011, la ville de Montreuil a lancé un Appel à Initiatives pour mettre en valeur l'espace délaissé des murs à pêches. Sarah Harper et sa compagnie "Friches Théâtre Urbain" ont fait partie des projets sélectionnés. La parcelle 343 leur a été dévolue..........


Le projet de Sarah : "L'Espwar est un temps boisé", tient en deux volets :
1) la mise en valeur de la friche et de la biodiversité : poétisation et préservation de cet espace, en y associant les riverains et les visiteurs.

2) le projet participatif et de médiation dans un contexte de tensions entre riverains, Manouches, campement Roms et parcelles abandonnées. Le but est d'encourager la réappropriation "pacifique" de l'espace public

Sarah : "A Montreuil, j'ai répondu à l'Appel à Initiatives parce que les outils développés dans des quartiers difficiles avec des tensions particulières, s'appliquaient pertinemment à la rue St Antoine. J'ai voulu mettre en résonance la biodiversité de l'espace boisé avec la diversité culturelle qui se trouve autour, l'enracinement de la nature et le déracinement de certaines populations.

Au fur et à mesure de ce travail autour de ces projets participatifs, je développe une sorte de processus : un outil qui est en même temps source de création : à Montreuil, j'ai choisi la friche qui ne trouve pas sa place dans le projet agri-culturel municipal.

ans la parcelle 343 on ne peut pas déraciner les arbres et faire de l'espace pour planter (espace boisé classé). C'est justement l'intérêt de cet espace qui lui donne une valeur particulière. Nous avons proposé d'utiliser cet espace comme un outil de lien et comme un objet de création.

La difficulté de la proposition de  Montreuil réside dans la teneur d'un projet minimaliste : une sorte de coup de pouce pour un début de projet (le projet agri-culturel) qui ne correspond donc pas à une véritable volonté de travail en profondeur avec les riverains de la rue St Antoine, située au cœur des murs à pêches.

Jeanne : quelle différence avec les autres villes où tu as déjà fait des projets ?
Sarah : dans d'autres villes, on m'invite pour répondre à une question existante. Les municipalités  s'adressent à moi parce qu'elles ont reconnu la qualité de mon travail, alors qu'à Montreuil, j'ai répondu moi-même à un Appel à Initiatives. Les conditions sont donc totalement différentes, du point de vue financier également, car je ne travaille pas seule, mais en équipe. Un travail approfondi demande une présence quasi quotidienne pendant un certain temps sur les lieux où l'on veut agir.

Jeanne : Certaines personnes ont peur de s'aventurer dans le quartier des murs à pêches. As-tu ressenti cette peur ?
Sarah : est-ce que la peur est réelle et fondée ? Dans mon travail, j'ai souvent eu peur, pas dans la rue St Antoine, mais dans d'autres lieux. J'ai franchi cette peur en la transformant en une sorte de vulnérabilité qui fait que je suis là pour discuter avec les gens, et je suis archi disponible pour parler avec eux. J'ai développé cette pratique, je reçois comme ça des perles d’histoires d'un grand nombre de personnes, et c'est avec ces perles d'histoires que je crée ensuite, du théâtre, ou des créations sonores.
En créant avec les mots et les paroles des personnes, je leur offre quelque chose qui témoigne d'une réelle collaboration artistique. Cela leur donne quelque chose en retour parce qu'ils y retrouvent leur participation, ils s'y reconnaissent, ils en font partie, et le respect que je porte à leur parole, fait qu'ils me respectent, ou du moins, ils m'acceptent.
Je ne fais pas "mon" œuvre dans leur espace et j'ai toujours tenu à ne pas le faire. C'est pourquoi il est très difficile pour moi de dire en avance ce que je vais créer.

Le travail fait sur la rue St Antoine commence à porter ses fruits, mais si nous ne pouvons être là  quotidiennement, nous redevenons des gens de "l'extérieur".
Et je sais ce que ce terme veut dire parce que dans les quartiers de Gennevilliers et de Villetaneuse, j'en ai souffert, j'ai travaillé avec cette notion d'être extérieure, on me croyait flic, on m'a jeté des pierres plusieurs fois.
Nous avons eu alors de l'accompagnement, par la mairie et par les animateurs locaux. Parfois, j'ai travaillé toute seule et j'ai pu dépasser ces moments-là. Il faut savoir accepter ces moments et  travailler avec pour les dépasser afin que les autres personnes du quartier comprennent ce que nous sommes en train de faire, que nous ne sommes pas flics, que nous avons une vraie proposition envers les jeunes et les habitants. Petit à petit, nous avons été acceptés en raison de la qualité de notre travail.
A Montreuil, j'ai fait ce travail préliminaire de me faire accepter dans la rue St Antoine mais ensuite, faute de financements suffisants, je n'y vais que très peu.
Le rapport que j'ai construit avec les voisins de cette rue, même s'il est toujours bon, n'est plus le même. Je suis redevenue une touriste et je pense qu'un touriste n'est pas un voisin. Un touriste fait un autre type de travail qu'un voisin. Donc je ne vois plus comment mener un vrai projet de voisinage dans cette rue.

Jeanne : connais-tu G..... ? (une habitante de la rue St Antoine)
Sarah : oui, nous avons a discuté beaucoup avec elle et nous avons fait des échanges de confitures. Elle est souvent venue nous rencontrer, elle a un fond de connaissance sur les plantes sauvages, les plantes comestibles, les remèdes par les plantes. Elle fait partie des rencontres qui m'ont inspiré l'idée du projet "Aroma home" à Villetaneuse.

                                                                             "Lieu commun" à Gennevilliers
A Gennevilliers, je suis invitée à nouveau parce qu'il y a eu un projet qui a un énorme succès  -Lieu commun-.
Cette année, ils m'ont dit : "Qu'est-ce que vous voulez faire prochainement ?" C'est un peu comme si j'avais carte blanche.
Le maire a été extrêmement clair : le quartier du Luth est un quartier difficile, il y a eu des histoires douloureuses, et il voudrait que cela change, il a donc beaucoup investi. Il a investi dans le bâti, il a investi dans les personnes comme moi qui ont les moyens de travailler sur le long terme et de façon constructive.
Je ne dis pas que j'ai changé le quartier mais j'y ai certainement contribué. Cela fait cinq ans que je travaille dans cette ville. et au cours de ces années, il y a eu des gens qui m'ont caillassée et qui m'ont vraiment rejetée, mais maintenant, ces mêmes personnes accompagnent les jeunes dans un spectacle que je suis en train de monter. Je vois l'évolution dans le temps.
J'ai proposé des projets artistiques avec une réelle participation des riverains.
Deux projets : "Lieu commun" et "Shakespeare au Luth"
Shakespeare : on a fait un spectacle avec cinquante deux riverains, qui a été réalisé en une année.
Il y avait deux cent cinquante participants dans les ateliers, y compris ceux qui sont restés jusqu'à la présentation finale. C'étaient des participants de huit à quatre vingt quatre ans et également des ados.
C'était très formateur pour le quartier où faire du théâtre est carrément mal vu. Le théâtre est considéré comme quelque chose de vieillot, de bourgeois, "vrai français", qui est ennuyeux, pour les intellos, etc...... Ce quartier est très populaire, avec beaucoup d'immigrés. La seule culture respectable pour eux, c'est le sport !

                                                                 "Aroma home" à Villetaneuse.
Dans cette ville, nous avons installé une caravane, une sorte de tisanerie mobile. C'est un point de rencontre au milieu des coins délaissés de la ville que nous avons jardinés.
Nous avons planté des plantes comestibles dans ces espaces délaissés, et nous avons fait un travail d'identification et de tisanerie autour des espèces sauvages. A l'intérieur de la caravane, on buvait des tisanes et on échangeait des recettes.
Le projet en est à sa troisième année. Un des jardins est devenu un jardin de la ville, jardin partagé, ouvert à tous, avec des plantes comestibles. C'est un vrai succès !
Maintenant nous souhaitons le passer aux riverains, pour qu'ils se l'approprient complètement .

Jeanne : quels sont les élus qui pourraient être intéressés par ton projet à Montreuil ? L'adjointe à la culture ?
Sarah : je pars toujours de la culture parce que je suis metteur en scène et je travaille avec les histoires des personnes.
Le jardin à Villetaneuse est un outil de rassemblement. La friche à Montreuil est également un outil de rassemblement. A travers ces outils, je crée, avec des riverains.
Il y a toujours une application pratique dans mes projets, le processus est social.
Le créatif est mon moteur, et je ne peux suivre aucune Charte, qu'elle soit agri-culturelle ou sociale.
Mon travail est profondément politique et social, par ses choix. En même temps, il est toujours artistique, je crée des mises en scène qui permettent la rencontre entre les personnes.
La caravane constitue un fond de mise en scène et quand j'invite les gens dans cette caravane, c'est avec ce fond de mise en scène qui permet des échanges différents de ceux dans la rue. C'est un espace magique, où j'ai passé des après-midi avec des dames, ou des enfants, ou des ados auxquels j'ai offert des dégustations : goûter le "Marmite"(goût extrêmement fort, anglais), le chili, la sauce-chien, des dégustations chocs où on participe pour voir qui ose goûter quelque chose de plus en plus fort.
L'équivalent avec les enfants, est la dégustation de confitures. Avec les mamans, on cueille des baies locales qui sont sauvages et on en fait des confitures, on échange des recettes et autres. ....
Ensuite, ce lieu de la caravane qui a suscité des échanges et des enregistrements, m'a permis  d'installer une installation sonore permanente dans le jardin de Villetaneuse qui est devenu un jardin d'histoires. Il y a seize histoires qu'on peut entendre et un fond sonore qui est celle d'un jardin arabo-andalou, avec des sons étranges de poules, de paons, de coqs, d'âne, de chameaux, qui ne sont pas du tout locaux de Villetaneuse. Ce jardin n'est pas comme un autre, il est un peu étrange.

                                                                           Villetaneuse et le City Park
On a eu un moment difficile quand la municipalité nous a déménagés pour construire un City Park, mais finalement, le résultat a été très positif, parce que les jeunes du City Park étaient à côté du jardin. Ils ont commencé par nous caillasser pour qu'on parte, mais nous avons dépassé ce moment, nous avons créé des bancs pour le City Park afin qu'ils regardent le foot, et à leur tour, ils ont créé avec nous, les bancs pour le jardin.
Le jardin est maintenant un lieu de rencontre pour eux, et à la suite, un public très diversifié a fait son apparition dans notre jardin: jeunes, ados et garçons, qu'on n'avait pas avant, il y a maintenant une vraie mixité des âges. Les jeunes ont compris que ce n'est pas mal d'avoir des chaises loufoques, entourées par des aromates et des fraises des bois qu'on peut cueillir, parce que tout est ouvert
Ils ont non seulement compris l'intérêt de participer et d'agir, mais quelques uns sont en train de s'orienter vraiment vers le jardinage, ils ont fait leur stage de 3ème avec nous,
Le projet a des  ramifications sociales énormes et maintenant au lieu d'un City Park, nous avons le jardin d'aromates et le City Park mélangés. Je pense que cette année, le jardin d'aromates va entourer carrément le City Park. C'est vraiment chouette !

                                                                              Lycée Horticole
Jeanne : on a un Lycée Horticole à Montreuil. Il y a pas mal d'années, des personnes de ce Lycée avaient pris contact avec l'association Murs à Pêches. Ils voulaient faire quelque chose avec cette association, mais il n'y a pas eu de suite....
Sarah : j'ai essayé de les joindre plusieurs fois sans succès. Les parcelles des murs à pêches sont des lieux extrêmement intéressants par rapport à l'horticulture, -il pourrait y avoir des stages-. Cette nature constituerait un terrain d’apprentissage et de création formidables.
Jeanne : quels sont les acteurs qu'on pourrait toucher pour s'intéresser aux murs à pêches ? C'est un lieu extrêmement riche. Pourquoi est-il délaissé, abandonné ? Pourquoi les gens qui ont un terrain comme "Rêve de terre", n'en peuvent plus d'avoir leur parcelle sans cesse détériorée ?
Sarah : il y a une indécision municipale, personne n'a réellement envie de prendre ce secteur en main.
Jeanne : le projet que tu mènes m'intéresse beaucoup car c'est un quartier en très grande difficulté. Il y a là-bas, un vrai problème qui existe depuis longtemps et sous toutes les municipalités quel qu’elles soient.
Il y a une association : l'ADEPT qui s’occupe des gens du voyage sur le plan social mais à part cette association, il n'y a pas d'autres actions qui fassent le lien entre ces personnes et le reste de la ville. Ce quartier n'est pas intégré. Il faudrait absolument des médiateurs parce qu'il est, et également perçu, comme une sorte de zone de non-droit.

Sarah : les gens du voyage ont une façon de vivre en groupe qu'ils vivent relativement bien, ils ont un soutien de la part de leur communauté que nous, nous n'avons pas forcément.
Il faut avoir quelque chose à offrir pour dire qu'on va s'intégrer dans une ville. Et je crois que cela n'est pas ressenti.
Les projets que je mène sont comme des icebergs. La plus grande partie est invisible et correspond à un travail très long et approfondi, totalement porté par un groupe dans la population. On ne voit que la pointe de l'iceberg. J'ai réussi à faire ce travail dans d'autres villes, notamment à Villetaneuse, à Gennevilliers, à Asnières.....
Ce temps invisible a un nom : ça s'appelle le voisinage, l'action d'échanger avec les gens chez eux. Pour être invité dans leur lieu de vie, il faut être là souvent et il faut avoir des choses à offrir : une relation, une vraie relation.... 
Jeanne : de l'amitié ?
Sarah : mais bien sûr !

La rue St Antoine, est un terrain magnifiquement fertile à cause des histoires qu'il y a à raconter ........
Jeanne : Tu en as eu ?
Sarah : J'ai une quantité d'archives, mais pour traiter ces archives, et les transformer en œuvre, cela prend du temps. Il faut que ce travail soit fait avec les riverains évidemment. Je ne veux pas le faire toute seule dans mon coin. Le projet est porté par la rue et pour la rue.
Jeanne  : est-ce qu'ils accepteraient de travailler sur ces histoires ?
Sarah : ils ont travaillé ces histoires. La participation des  habitants a été très variée.
Je construis le projet en fonction des disponibilités. Je pense que cette notion est très importante. Finalement on est tou-te-s dans la même création, dans la même œuvre. Il y a des personnes dans la rue St Antoine avec qui j'ai beaucoup discuté, et d'autres avec qui je n'ai discuté qu'une seule fois, mais comme je l'ai enregistré, ça existe.

Jeanne : comment en es-tu venue à travailler de cette manière ?
Sarah : j'ai commencé à travailler les Arts dans l'espace public. Pendant de longues années, nous avons fait de grands projets, très visuels, très théâtral : des Festivals, des tournées en Europe, aux Etats-Unis, en Australie....et à un moment donné j'ai eu besoin de rencontrer les gens plus intimement, de faire un travail avec les voisins de la rue de Tocqueville où nous avions une résidence d’artistes "L'Avant-Rue".
A partir de ce lieu, j'ai passé quatre ans à marcher le long de la nationale 14 entre Paris et Rouen pour rencontrer les gens qui y habitent... De là, est venu mon intérêt pour tous ces projets de ville mis en place ces dernières années.

 

« Le quotidien manque de poésie, on essaie d'y créer des oasis. » Sarah Harper

 

                                                                              Propos recueillis par Jeanne Studer

crédit photos : Sarah Harper

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