La question du Grand Paris, qui se pose depuis plusieurs années, rentre maintenant dans une période cruciale. Quelle structure commune donner à cette énorme agglomération parisienne, historiquement scindée entre la ville de Paris au centre, et les centaines de communes de banlieue qui l’entourent ? Comment faire pour que Paris, choyée, privilégiée, embellie, concentrant toutes les ressources et les attentions, cède la place à un nouveau Grand Paris où toutes les communes, tous les habitants de l’agglomération seront inclus dans une seule ville œuvrant pour l’épanouissement de tous ?

Le syndicat mixte d’études Paris Métropole, qui réunit la plupart des communes de l’agglomération, les intercommunalités, les départements et la région, travaille depuis plusieurs années à l’élaboration d’un projet pour la création d’une métropole solidaire et attractive.

En décembre, dans le cadre des nouvelles lois de décentralisation, le gouvernement a entériné la Loi MAPAM (Modernisation de l’Action Publique territoriale et d’Affirmation des Métropoles) qui, à l’échéance du 31 décembre 2015, va créer une nouvelle entité, la Métropole du Grand Paris. Couvrant Paris et les seuls départements de la Petite Couronne (le 92, 93, 94) et excluant la Grande Couronne, les dispositions de cette loi font peu de cas des travaux antérieurs de Paris Métropole. Cette loi est contestée par un grand nombre des élus de l’agglomération. De même, chez de nombreux habitants la loi suscite une grande méfiance, qui se solde par une hostilité généralisée contre la notion même du Grand Paris.

Dans les deux années à venir, l’État et les collectivités de l’agglomération, regroupés au sein du syndicat Paris Métropole, vont s’engager dans un processus de préfiguration pour mettre en place cette nouvelle entité de gouvernement local. Les habitants sont en théorie conviés par la loi à prendre place dans les débats : en théorie, car pour l’instant les modalités éventuelles de participation n’ont pas été définies et risquent de rester lettre morte. Il est donc important que, sans attendre, tout le monde s’empare de la question, car des décisions importantes vont être prises, qui vont déterminer la forme et le fonctionnement de l’agglomération pour très longtemps. Les habitants, les premiers concernés, risquent d’être les grands absents du processus de prise de décision.

L’objet de ce texte est de clarifier la notion même de Grand Paris et d’en donner quelques clés de lecture. Nous distinguons trois grilles de lecture, abordant la métropole de manière différente : la métropole comme fait territorial ; la métropole comme condition ; la métropole comme institution. Ces trois grilles d’analyse sont évidemment indissolublement liées, leur imbrication est l’expression même de la complexité urbaine : il est néanmoins utile de les séparer momentanément afin de pouvoir comprendre, analyser et prendre position en connaissance de cause.

La métropole comme fait territorial

L’agglomération parisienne, dont le terme Grand Paris est devenu synonyme, se constitue par ce que l’Insee appelle l’unité urbaine, l’étendue de communes urbaines dont le bâti est soit continu, soit en proximité immédiate. Totalisant 412 communes, le Grand Paris accueille une population de quelque 10,5 millions de personnes (chiffres Insee 2010). La population de la Ville de Paris, au centre, est de 2,25 millions de personnes ; le total avec la Petite Couronne (ce qui correspond à la métropole institutionnelle définie par la loi) est de plus de 6,5 millions de personnes.

Comprendre la métropole comme territoire c’est procéder par une analyse technique et sociale, quantitative et qualitative de ses caractéristiques. Où se logent les habitants, dans quel type d’habitat, avec quelles architectures ? Où travaillent-ils, quels moyens de mobilité sont mis à leur disposition ? De quels services publics bénéficient-t-ils ? Est-ce que la ville concourt à leur épanouissement personnel – à quelles ressources culturelles, à quels loisirs ont-ils accès ? Quelle est la qualité de leur environnement ? Quelles sont les inégalités, les discriminations, les injustices auxquelles il faut s’adresser en toute priorité pour en faire une métropole solidaire ?

Sortant du cœur de Paris et de son patrimoine historique, le territoire est marqué par les grands ensembles, devenus pour certains des ghettos d’exclusion et dont la réhabilitation et la requalification est devenu un enjeu majeur. Plus loin vers l’extérieur, c’est la nappe pavillonnaire périurbaine qui artificialise des vastes étendues de terres autrefois agricoles. Là, on est dans un territoire monofonctionnel, avec des grandes zones commerciales colonisées par la grande distribution, des zones d’activités industrielles (de moins en moins), tertiaires, de logistique. Le tout est irrigué par des voies rapides, des rondpoints, des impasses – la voiture est reine. Par ci, par là de nouveaux projets voient le jour : ce sont les écoquartiers porteurs de leur propre ambiguïté, tiraillés entre un développement qui se veut écologique et dont le coût exclut bien souvent les ménages aux budgets modestes.

Dire alors, face la réalité concrète territoriale du Grand Paris, qu’on est « contre » est un contresens : des millions de personnes habitent déjà ces territoires et on ne peut pas balayer d’un revers de main ce qui constitue leur milieu de vie. Un regard critique mais toujours constructif est nécessaire pour tracer une trajectoire partagée par tous vers l’avenir.

La métropole comme condition

L’historien et critique américain Lewis Mumford explique dans son livre The Culture of Cities comment le fait de se rassembler en ville, la mise en proximité de tant de personnes aux capacités et créativités complémentaires, a engagé l’humanité dans ce vaste élan d’évolution qui est constitutif de notre civilisation. La cité grecque avec son agora constitue le prototype de notre culture ; les bastides à la sortie du moyen âge étaient des villes permettant aux citadins de s’affranchir de la tyrannie des seigneurs féodaux. La condition urbaine, au-delà du fait général fécondateur de l’urbain, est à chaque époque porteuse de ressorts, de valeurs, d’idéologies qui lui sont propres, qui vont spécifier la forme même des villes.

Nous constatons qu’aujourd’hui la condition métropolitaine, la concentration des populations dans des villes énormes, est le propre du développement du capitalisme moderne : la métropole contemporaine constitue l’instrument parfait du capitalisme mondialisé. Il s’agit d’y concentrer capitaux, main d’œuvre, activités, marchés, l’administration des multinationales et les structures de domination opérant sur les ressources et les marchés du monde entier. Dans un tel système se sont les villes elles-mêmes, raisonnées comme des entreprises, qui se mettent en concurrence, dans une compétition acharnée pour assurer chacune leur prééminence : il s’agit pour elles d’être compétitives, afin d’attirer des activités à haute valeur ajoutée, dans la finance, la communication, le marketing, les médias et les nouvelles technologies. Tout est fait pour créer une ville attractive et bien achalandée pour choyer les « classes créatives » qui en constituent la force de travail. En même temps, toutes les fonctions « subalternes » et les populations qui les assurent sont poussées vers les zones périphériques, composant, nous venons de voir, une partie énorme mais dévalorisée du territoire de l’agglomération. Le tout avec le coût écologique qu’on connaît : dépendance massive des énergies fossiles, pollutions, effet de serre et éloignement de l’agriculture, elle-même prise dans l’étau de l’hyper-industrialisation.

Se dire alors être « contre » la métropole est une position cohérente au sein d’une démarche anticapitaliste. Toutefois, un présent – où le rapport de forces écrasant est en faveur du système et où il n’y a pas de mouvement de contestation significatif – fait que les projets alternatifs, qui appellent, par exemple, à recomposer le territoire en redistribuant la population urbaine dans des petites villes entourées de champs, reste pour l’instant utopique. La condition métropolitaine est une donne qui doit être traitée en tant que telle. Il faut s’attaquer aux souffrances, aux injustices et aux précarités de maintenant, pour construire une métropole solidaire et unitaire où tout le monde pourra se loger, travailler, s’épanouir. En même temps, il est possible d’œuvrer pour l’éclosion de tous ces projets alternatifs, notamment au niveau local, autour de l’agriculture de proximité (les circuits courts, les AMAP), l’habitat participatif, la démocratie directe, l’autogestion, l’économie sociale et solidaire, les monnaies locales, la ville en transition, toutes ces initiatives hybrides, qui sont en train d’esquisser la possibilité d’un demain différent.

La métropole comme institution

La création d’un gouvernement cohérent pour consacrer le Grand Paris comme institution métropolitaine se pose comme une évidence largement plébiscitée par les élus locaux. C’est ainsi que le projet métropolitain s’est construit depuis dix ans face à une situation historique complexe de division nette entre Paris et ses banlieues ; des couches administratives en « mille-feuille » entre communes, intercommunalités, départements, région et état manquant de cohérence ; des disparités sociales criantes adossées à des problèmes et injustices environnementales graves ; d’un système de développement foncier favorisant la spéculation, engendrant une crise de logement qui est une véritable machine à exclusion ; des communes appauvries suite à la baisse de leurs ressources du financières.

Se regrouper au sein d’une autorité centrale peut potentiellement permettre d’engager une véritable politique de solidarité entre territoires, où la péréquation entre communes riches et pauvres permettra de reprendre le contrôle public sur le foncier. Une autorité centrale permettant de coordonner l’action urbanistique et environnementale, menée au niveau local, tout en étant en cohérence et en équité avec l’ensemble, faite dans un souci d’optimisation et de pérennisation des ressources, serait bénéfique pour tous.

Or, force est de constater que la nouvelle loi instituant la Métropole du Grand Paris comme seule grande intercommunalité est loin de garantir ces objectifs. Une loi dite de « décentralisation » qui réduit les pouvoirs des communes, qui élimine les intercommunalités, qui concentre tous les pouvoirs dans une autorité centrale s’apparente à une technostructure constituant une « décentralisation » très centralisante ! Surtout quand cette nouvelle structure risque d’être peu démocratique en n’étant pas (ou n’étant que partiellement) assujettie au suffrage universel. Où, avec une telle centralisation de la prise de décision, toute exigence de participation significative des habitants dans la coproduction de leur ville risque d’être limitée à des débats autour de sujets d’ores-et-déjà décidés.

En outre, l’emprise territoriale de la métropole institutionnelle, telle que définie par la loi, comme nous l’avons vu précédemment, ne correspond nullement à la réalité territoriale de l’agglomération parisienne. La métropole sera constituée uniquement de Paris et de la Petite Couronne : hors quelques communes limitrophes de la Grande Couronne, tout le reste de l’agglomération, avec ses populations, sont situés en dehors : comment alors leur garantir un traitement solidaire et égalitaire avec la partie institutionnelle de la métropole ? N’y a-t-il pas un risque de placer hors Paris ces populations « subsidiaires » qui, tout en participant au bon fonctionnement de l’agglomération, ne sont pas considérées comme étant des atouts stratégiques pour une ville-monde qui se veut compétitive ?

Durant les deux années de la période de préfiguration à venir, où les dispositions de la loi vont être transposées dans la nouvelle institution appelé la Métropole du Grand Paris, il s’agit non pas de s’opposer à la loi, mais de faire en sorte que le public s’en empare et en débatte, que l’intelligence collective et la créativité habitante s’en mêlent pour la transformer, pour que le Grand Paris du 21ème siècle soit un projet collectif engageant tout le monde, où chacune et chacun aura le pouvoir de s’exprimer et de participer à la création d’un projet réellement solidaire, beau, novateur et tourné vers l’avenir.

 

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Commentaires  

0 #1 Luna 23-02-2014 10:31
C'est un très bel exposé qui permet de mieux comprendre cette notion du Grand Paris.
Cependant, je crois voir se dessiner derrière cet exposé la résignation : le Grand Paris est prévu et sera, même si le souhait exprimé au final dans l'article, est d'associer le public à sa mise en forme.
Il me semble qu'on peut envisager un autre cas de figure : ne pas mettre en oeuvre ce grand Paris. N'y a t-il pas d'autres propositions permettant d'entrevoir d'autres solutions que cette mégapole ?
Qu'en pensez-vous ?
Luna
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