Propos recueillis par Philippe Douroux pour Libération

Face aux institutions françaises fondées sur la défiance envers l’individu, la philosophe Fabienne Brugère défend l’idée d’une République bienveillante, axée sur la confiance dans le lien social, et en premier lieu au sein des écoles.

A la veille de l’été, une circulaire émanant du ministère de l’Education nationale rappelle aux enseignants qu’ils doivent porter un regard bienveillant sur leurs élèves. On ne sait s’il faut se réjouir de cette initiative, qui souligne que la bienveillance n’est pas le sentiment qui inspire naturellement les professeurs chargés par la nation de construire une élite à coups de vexations et d’encouragements réservés aux bons élèves.

A l’évidence, la France n’est pas le pays de la bienveillance, disposition tournée en dérision par les tenants d’une morale fondée sur la concurrence, la méfiance mutuelle et le chacun pour soi. Fabienne Brugère, philosophe et professeure à l’université Paris VIII, défend cette qualité dans une culture qui semble se fonder et bloquer sur le constat de Jean-Paul Sartre : «L’enfer, c’est les autres.»

Comment définir la bienveillance ?

Dans bienveillance, il y a l’idée de veiller au bien. Ce qui signifie que je me place en position non de surveillant mais de veilleur. Il s’agit d’instituer un certain rapport au monde, ou aux autres. Tout se passe comme si le bien ne pouvait exister par sa seule lumière ; il faut le polir pour le magnifier. En ce sens, être bienveillant, c’est à la fois décider que l’autre est susceptible de grandeur, de belles actions, mais qu’en même temps nous avons à prendre soin de lui. La bienveillance est tout le contraire d’une adhésion spontanée et inconditionnée au bien. Elle naît d’une inquiétude que le monde ne soit pas comme il devrait être. Reconnaître la valeur de la bienveillance, c’est accepter le fait de la malveillance. Il y a de la malveillance, et c’est pour cette raison qu’il y a une volonté de réparer le monde. Bergson parlait du clos et de l’ouvert : la bienveillance établit l’hospitalité plutôt que la peur, l’ouverture plutôt que la fermeture.

C’est une volonté d’être bon. L’homme est-il naturellement bienveillant, ou malveillant ?

Le malentendu vient du fait que le débat sur la bienveillance est traité au niveau d’une nature supposée bonne de l’homme. Quand Adam Smith décrit la nature de l’homme, il dit que l’homme est à la fois bon et méchant. Kant, un peu plus tard, posait quelque chose d’extrêmement intéressant, en disant que l’homme est à la fois sociable et insociable. L’homme n’est pas l’un ou l’autre, il est à la fois bienveillant et malveillant. Dire qu’il serait naturellement bon ou mauvais, c’est une vision simpliste des choses. Rousseau évoque l’homme naturellement bon, à l’état de nature, mais il sait qu’il s’agit d’une fiction.

La bienveillance est-elle une morale ?

Plutôt une éthique, une manière de veiller sur le monde. C’est donc aussi une question collective. La manière dont le lien social s’agence selon la confiance ou la défiance. En France, par exemple, le lien social semble fondé sur des antagonismes.

L’enfer, c’est les autres ?

Quand Jean-Paul Sartre dit «l’enfer, c’est les autres», il dit que tout se gâte quand ma propre conscience rencontre celle des autres. Quand je passe de moi à l’autre, je passe de mes rêves, de mes projets, à d’autres individus qui ont d’autres désirs. La non-correspondance et le risque du désaccord fondent ma relation aux autres. Ma vie se trouve en quelque sorte limitée par autrui.

Est-ce une manière de penser typiquement française ?

Peut-être. Je dirais que cette manière de voir a pu se développer en France parce que nous sommes un pays laïc, et même largement athée. On le voit dans les statistiques, la part de la population qui se réclame de l’athéisme est beaucoup plus élevée que dans de nombreux pays. Aux Etats-Unis, seulement 3 % de la population se déclare athée. L’athéisme, qui fait partie de notre culture, explique en partie cette conception exprimée par Jean-Paul Sartre. Quand on est dans le cadre d’une religion, il y a un lien immédiat à la communauté, aux autres, la possibilité de penser l’autre comme un semblable. Dans les religions, chrétienne ou musulmane, il y a une tradition d’accueil de l’autre, quel qu’il soit. Quand on est athée, les choses se posent différemment. Il n’y a pas cet horizon communautaire qui cimente les uns et les autres. Dans ce sens, peut-être, la France, pays essentiellement athée, a-t-elle une difficulté à penser le rapport à l’autre. Elle essaie de l’élaborer à travers le lien politique issu de la Révolution française, mais aussi d’une monarchie refoulée. Or la politique n’existe qu’à travers l’antagonisme.

Sartre fonde le désaccord comme principe de la relation…

C’est cette idée que l’on retrouve chez d’autres philosophes français du XXe siècle, comme Jacques Rancière, celle que nous sommes tous des singularités et que mettre ensemble des sujets produit du dissensus, du conflit. Ce dissensus se retrouve dans les derniers conflits sociaux, cette chaîne des confrontations entre les syndicats, le gouvernement de Manuel Valls et le patronat. Bien sûr, on ne doit pas avoir une représentation naïve de la société, toutes les relations au sein d’une société ne peuvent être bienveillantes, mais elles ne peuvent être, à l’inverse, uniquement fondées sur la défiance. Il faut construire de la bienveillance non seulement dans la morale, mais aussi en politique.

Faut-il changer les institutions pour bâtir une République bienveillante ?

Il y a une nécessité à concevoir autrement les politiques publiques et les institutions, une manière nouvelle pour les entreprises de gérer leur développement. Veiller à la bienveillance, c’est constituer des relations de confiance, refonder des collectifs de travail et de vie commune, quand la société française est fondamentalement verticale. La République et ses élus, l’hôpital, les entreprises, l’école ou l’université sont verticaux. Toute volonté de réforme vient d’en haut. On pourrait imaginer comment faire autrement tout en maintenant l’importance de l’Etat. Si la bienveillance est problématique en France, souvent réduite à la sphère personnelle et éthique, c’est parce que nous sommes une société verticale qui crée à tous les stades de la méfiance. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de collectifs veillant, ici ou là, à la bienveillance. Dans certaines institutions, des individus arrivent à faire autrement, mais ça reste à la marge.

Et là, on confond la bienveillance et les bons sentiments ?

Effectivement, les bons sentiments, c’est l’immédiateté, je vois quelqu’un dans la rue qui fait la manche, je lui donne une pièce. Je vois des cohortes de réfugiés, je me dis «c’est pas juste», je pleure et je ne résous rien. C’est le compassionnel sans solution. La bienveillance, la confiance dans le lien social, ça se construit avec une volonté de réparer le monde…

A commencer par l’école…

A commencer par l’école. On pourrait imaginer que, dans les classes, quand il y a des différences de niveaux, des processus d’entraide entre les élèves deviennent obligatoires. Parfois, des professeurs s’y attachent mais contre la règle de l’institution. L’école, malgré les apparences, est élitiste. Peu importe, parfois, le vrai niveau de connaissance des élèves. Il faut instituer des partages, des classements pour perpétuer l’ordre social existant, dessiné par les adultes. En France, l’entraide se situe hors institutions, renvoyée aux associations qui portent une tâche trop lourde. On trouve là une caractéristique française.

Laquelle ?

La politique française est fondée sur l’abstraction. On définit de grands principes. Par exemple, on met en chantier une réforme du collège censée endiguer la montée des inégalités, sans prendre en compte la diversité des situations et des territoires scolaires, sans écouter les acteurs du monde éducatif. Les écouter, ce n’est pas enregistrer leurs plaintes mais les pousser à imaginer une école meilleure. Le point de départ est une défiance vis-à-vis des acteurs qui vont devoir appliquer des directives. Nous sommes un pays de vieille bureaucratie, et la bureaucratie est fondée sur la défiance envers l’individu.

Une société bienveillante est-elle réaliste ?

Une politique réaliste doit reposer sur des valeurs ou des idées. Arrêtons de croire que le pragmatisme, avec sa dose de cynisme, suffit à faire vivre les individus ensemble. Le réalisme tout seul, ça ne fait pas une politique, ou alors une politique désespérante. Bien sûr, une politique doit être efficace, elle doit transformer la réalité. On nous dit «soyons réalistes», et dans le même temps, on met en place des politiques qui ont de moins en moins d’effet sur la réalité. Réfléchissons à un ordre le plus bienveillant possible. Angela Merkel a voulu considérer la réalité mondiale des migrations avec une certaine bienveillance, par une prise en considération du droit d’asile. Quand elle annonce que l’Allemagne va accueillir un million de réfugiés, cela pose des problèmes nombreux et sérieux, cela ne se fait pas comme ça, en un claquement de doigts, en deux matins. Mais elle met en application une politique du droit d’asile qui donne un sens à l’action politique. Elle préconise la bienveillance parce qu’il y a de la malveillance. C’est une politique fondée sur ce que nous sommes en train d’oublier en France, les droits de l’homme.
Philippe Douroux

Article de Libération du 7 août http://www.liberation.fr/debats/2016/08/05/fabienne-brugere-il-faut-construire-de-la-bienveillance-non-seulement-dans-la-morale-mais-aussi-en-p_1470500?xtor=rss-450

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