Par Dominique Rousseau (publié dans Libération)

Parlement, partis politiques, syndicats : ces institutions intermédiaires, loin d’être un obstacle à la démocratie, en sont le creuset.

Le référendum ! Il faudrait être fou ou, pire, être de l’élite ou, pire encore, être un intellectuel hors-sol pour être contre le référendum. Quel démocrate pourrait s’opposer à un recours accru au référendum, c’est-à-dire, à l’expression directe, mieux, à la décision du peuple lui-même sur les grands sujets de politique ? Si la formule de la démocratie est «le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple» alors, sans aucun doute possible, le référendum est l’instrument idéal de la démocratie et tous ceux qui veulent en faire un mode normal de gouvernement, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, sont de vrais et bons démocrates.


Le raisonnement a toutes les apparences d’une vérité droite et pourtant il est tordu. Le référendum n’est pas un instrument de la démocratie mais du populisme. L’Etat démocratique est peu à peu sorti de l’Etat sauvage en construisant des institutions pour penser, délibérer et décider des affaires de la Cité : l’institution parlementaire pour ordonner le débat politique, l’institution judiciaire pour abandonner le lynchage, l’institution syndicale pour associer les professions à la détermination de leurs conditions de travail… Toutes ces institutions ne sont pas des obstacles mais des instruments qui font vivre la démocratie. Par l’institution scolaire, par les associations, par les ONG, par les partis politiques les «gens» se transforment en «citoyens» car, pour paraphraser un mot célèbre de Simone de Beauvoir, on ne naît pas citoyen on le devient et on le devient précisément par le travail des institutions. La première décision d’un régime autoritaire est toujours de supprimer le Parlement, les partis et les syndicats afin d’établir une relation directe entre le chef et son peuple. Directe mais inégale. Car le chef a tout - l’administration, la presse, la police - et le peuple n’a rien puisque les institutions qui le constituaient ont été supprimées.

Le peuple, en effet, n’est ni une donnée immédiate de la conscience ni une donnée naturelle ; il est une création artificielle, très précisément, il est créé par la Constitution qui l’énonce. Il faut relire Cicéron qui, dans la République, distingue et oppose la foule (multitudo), réunion sans forme d’individus, et le peuple (populus) qui, écrit-il, «ne se constitue que si cohésion est maintenue par un accord sur le droit». Le peuple n’est pas seulement une association d’individus, il est une association politique, et c’est le génie d’une Constitution de transformer une association primaire d’individus en association politique de citoyens. Or, avec le référendum, ce n’est pas le peuple qui est recherché, ce sont les «gens». Le peuple est le référent de la démocratie, les gens celui de la démagogie. C’est pourquoi les démagogues préfèrent les gens au peuple et le référendum aux lieux de délibération qui transforment les gens en citoyens. C’est la délibération des partenaires sociaux et non le référendum d’entreprise qui fait la démocratie sociale, la délibération des administrés qui fait la démocratie administrative, la délibération des associations d’environnement qui fait la démocratie écologique. Car les sociétés sont aujourd’hui plus complexes et appellent des solutions adaptées, singulières, négociées. On ne gouverne pas la société par décret, disait il y a déjà longtemps Michel Crozier ; le référendum est une manière de décret.

Peut-être, mais un décret du peuple ! Objection périlleuse car elle conduit à mettre le peuple à la place de Dieu et, par ricochet, à mettre la décision du peuple hors de tout contrôle : la voix de Dieu, comme celle du peuple référendaire, ne se discute pas. Or, répondre de ses décisions, en rendre compte est généralement et à juste titre considéré comme un critère de distinction des systèmes démocratiques en regard des régimes démagogiques où se déploie un libre arbitre politique sans contrôle ni responsabilité.
Au demeurant, les expériences récentes montrent que si le référendum donne la parole au peuple, il ne lui donne pas la maîtrise de la signification politique de sa parole. Il en est dépossédé au profit à nouveau des représentants qui vont faire «parler» ce vote : le gouvernement suisse s’arrange pour que les quotas d’étrangers voulus par le peuple n’en soient pas véritablement ; le gouvernement grec maintient l’austérité que le peuple a rejeté et les partisans du Brexit cherchent toutes les astuces pour maintenir les liens avec l’Union européenne !

Que les institutions de la démocratie représentative soient en crise, oui. Que le référendum soit le remède miracle qui conduise vers la «vraie» démocratie, non. La refondation démocratique appelle autre chose que le vote : l’inscription dans la Constitution des assemblées délibératives de citoyens auxquelles les députés auraient l’obligation de soumettre les projets et propositions de loi avant qu’ils soient discutés au Parlement. Car ce qui fait la démocratie, plus que le vote, c’est la présence physique des citoyens dans un même lieu pour proposer, discuter, amender et adopter les règles de vie de la Cité. Utopie ? Elle commence à prendre forme au niveau local avec les conseils de quartier à Paris, Madrid ou Barcelone, des villes où les maires sont des femmes.

Dominique Rousseau

http://www.liberation.fr/debats/2016/07/07/en-deliberant-on-devient-citoyen_1464743
Dernier ouvrage paru de Dominique Rousseau : Radicaliser la démocratie, Le Seuil, 2015.

singaporeметро победапаркет укладкаintercombaseoptionrally scamскачать взломанную игру angry birds

Ajouter un Commentaire

Consulter les CGU de ce site pour connaitre les règles d'utilisation des commentaires d'articles : Nos CGU


Code de sécurité
Rafraîchir