Si nous comprenons que cette crise est, au sens fort du terme, une crise de la foi, nous comprenons alors aussi que nous sommes dans un moment où la question religieuse, au sens radical de ce qui lie les êtres vivants et fait sens pour eux, devient une question centrale où se jouent les rendez-vous majeurs de l'humanité. Quand vous vous situez au niveau de la question du sens, vous touchez à la question la plus vitale, avec celle de l'amour. Le désir de reconnaissance et le désir de sens sont les deux moteurs fondamentaux d'un être humain.

 

DÉPASSER « L'AMOUR GLOUTON »
Dans la catégorisation grecque de l'amour, il n'y a pas qu' « éros » et « agapé », il y aussi la « philia » et, à l'origine, « la pornéia ». Si je reprends ce qu'en dit Jean-Yves Leloup dans son livre « Tout est pur pour celui qui est pur », la « pornéia» , c'est l'amour glouton, c'est la forme d'amour du nourrisson en situation de vulnérabilité et de dépendance extrême, dans un rapport de fusion, d’absorption, notamment avec sa mère. On pourrait dire que la « pornéia »  est le modèle de la fusion-acquisition ! On comprend bien que la « pornéia »  n'est pas gênante pour un nourrisson mais qu'il convient de s'en détacher chez un adulte... Dans les rapports interpersonnels, la plupart des problèmes rencontrés sont des problèmes de « pornéia », c'est à dire de non-acceptation de l'altérité : l'autre est ma propriété, ma moitié, ma possession.... Mais la « pornéia » ne se joue pas simplement  dans les rapports interpersonnels, elle peut aussi s'exprimer dans la captation des richesses, c'est ce que Aristote appelait la « chrématistique ». D'une certaine façon, les crises que nous vivons sont des crises chrématistique et les formes actuelles du capitalisme sont une forme de « pornéia » économique, de « pornocratie » économique – de « cratos », le pouvoir. Et il existe aussi de la « pornocratie » politique dans la captation du pouvoir, comme le despotisme et le totalitarisme. Enfin la « pornocratie » peut se jouer dans l’ordre du sens. Le sens peut être ce formidable espace d'ouverture radicale, alternative à tous les totalitarismes, dialogue entre les traditions.

INTENSITÉ/SÉRÉNITÉ
Mais il peut être objet de captation, hors duquel « point de salut », aux effets encore pires que ceux de la captation dans l'ordre du pouvoir et dans l'ordre de la richesse. Les guerres du sens, les guerres de religion sont encore plus meurtrières que les autres, parce qu'elle conduisent encore plus au désespoir l'humanité dans son rapport à elle-même. Nous avons besoin aujourd'hui d'un changement de posture dans le rapport à la richesse, dans le rapport au pouvoir, mais aussi dans le rapport au sens. La « pornocratie », une espèce de puissance supérieure et potentiellement despotique, peut laisser la place à un rapport au mystère qui ouvre en permanence du possible et du rapport à autrui, qui nous fait sortir de la « porneia » pour aller vers l' « éros » et l' « agapé », c'est à dire un moment où l'autre existe pleinement et où il n'est pas seulement toléré. Un moment où j'ai besoin de l'existence de l'autre, de sa différence, de sa singularité. Ce changement de posture concerne le rapport à la vie elle-même. Il s'agit de sortir du couple excitation/dépression, qui est un couple infernal aussi bien personnel que sociétal, pour aller vers un autre couple : intensité/sérénité. Pouvoir de se sentir intensément vivant, mais d'être dans une qualité de présence où la sérénité rendue est alors possible. C’est le propre de la joie de vivre. Et la joie de vivre devient alors un enjeu pleinement politique.

Patrick Viveret - article paru dans "L'Âge de Faire"           http://www.lagedefaire-lejournal.fr/Le texte intégral est publié chez Bayard sous le titre : « Comment vivre en temps de crise ? », 1ère partie signée Edgar Morin. Patrick Viveret a poursuivi sa réflexion dans son dernier ouvrage : « La cause humaine », éd III

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