par Michel Maffesoli
article écrit pour le site "Philosophie Voyou"

nous-montreuil : entre le bouleversement suscité par les attentats et le développement d'un état sécuritaire, l'article de M.Maffesoli nous apporte un éclairage sur le parcours de ces personnes qui deviennent un jour des terroristes.

Comme toujours, en ces temps de détresse, il est important, à côté de la légitime et nécessaire émotion, de savoir mettre en perspective. Et, au-delà d’une simple vision politique, ou même sociologique , il convient de savoir prendre le recul anthropologique.

Donc, pourquoi des jeunes gens sont-ils manipulables et fanatisables jusqu’à tuer leurs pairs, assis aux terrasses de café, amateurs d’un groupe de Rock ou supporters d’une équipe de football ? Que représente pour eux l’État islamique ?

Puis-je expliciter cela en trois points :


– L’État  islamique a pour objectif l’application d’une loi unique, la croyance en une doctrine unique et l’obéissance à une autorité unique. Il représente la volonté de ce que le sociologue Auguste Comte appelait reductio ad unum, réduction à l’Un.


Notons que dans un passé, pas si lointain que cela, les Églises chrétiennes (catholiques et protestants) ont assouvi à loisir ce fantasme de l’Un, dans les guerres de religions, l’Inquisition, l’effort missionnaire et les conversions plus ou moins forcées. L’État laïc dans son grand effort  « civilisateur » de transmission au monde entier des valeurs de la modernité représente cette même volonté d’éliminer l’hétérodoxie dans les croyances et dans les mœurs. En ce sens les versions intégristes et fondamentalistes de l’Islam représentent l’ultime tentation de cette volonté d’unité.


Les cibles choisies pour cette opération d’assassinat collectif sont représentatives a contrario de ce combat d’arrière-garde : rassemblements de petites tribus, unies par un même goût, de la fête et du manger ensemble, d’un groupe musical, d’une équipe de foot, mais totalement diverses dans leurs appartenances ethniques, religieuses, sociales et politiques.


- Deuxième point : pourquoi de jeunes français, élevés à l'école laïque, dans un État qui poursuit tout signe d'appartenance religieuse exhibé dans l’espace public, se retrouvent-ils bras armés d’un combat se disant sacré ou religieux ? Justement, ceci montre de manière tragique, le retour sous forme perverse d’un besoin de sacré que le rouleau compresseur du rationalisme avait voulu évacuer.


Ces jeunes dits « radicalisés » ne sont-ils pas le fruit d’un besoin non assouvi de « radicalité » ? C’est-à-dire de retour aux racines, à ce qui est premier, fondamental, la quête commune du sens, le partage des sentiments, en bref le religieux au sens étymologique du terme, religare, relier. On ne peut s’empêcher de penser que la radicalisation des jeunes terroristes islamistes représente un déficit de radicalité, un manque d’expression possible du sacral.


– Enfin, face à cela, observons les réactions de la population, l’opinion publique. Le massacre de gens ordinaires a touché émotionnellement énormément de personnes : chacun connaissait quelqu’un qui a été touché, ou qui connaissait quelqu’un qui a été touché ou quelqu’un qui aurait pu l’être.


Rien d’abstrait dans ces émotions, pas de défense d’une « valeur », mais tout simplement la perte d’un être cher. La mort comme le dirait Brassens même pas pour des idées !
« Restez enfermés chez vous, ne vous rassemblez pas, ne sortez pas » ont martelé les autorités qui ont fermé les lieux de rassemblement, les marchés, les espaces sportifs, les bibliothèques, les musées…. Messages relayés dans un premier temps par les médias surfant sur la vague de peur. Mais surprise, les rues n’ont pas été vides, les clients se sont rencontrés et ont parlé ensemble chez les commerçants voisins des marchés fermés, de petits rassemblements se sont faits spontanément, dehors ou chez les uns et chez les autres.


Les habitants n’ont pas fait « comme si de rien n’était », ils n’ont pas voulu immédiatement oublier, mais ils ont fait preuve d’une certaine insoumission face à l’état d’urgence et de panique sinon créé, du moins entretenu par les autorités. Comme si la bonne réponse à l’ascétisme du monothéisme exacerbé de l’État islamique (monothéisme, monoidéisme, monotonéisme disait Nietzsche) était non pas la lutte « nation contre nation », non pas la guerre des religions, mais l’expression de la vitalité de l’être ensemble.

Pleurer, parler, rire, raconter et encore raconter est une forme d’hommage collectif aux victimes, un témoignage de « compassion » (souffrir avec) envers les proches et l’affirmation commune du vouloir vivre ensemble.

Michel Maffesoli
http://www.philo-voyou.com/2015/11/reflexions-sur-les-massacres-de-paris-par-michel-maffesoli/

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