Dans le dernier « Tous Montreuil » (n°119, 15 juillet-8 septembre 2014) une double page est consacrée à Jaurès (à lire l’encadré « Jean Jaurès et Montreuil » où on nous rappelle, entre autres, la richesse des fonds du musée de l’Histoire vivante au parc Montreau ). Par ailleurs, devant la mairie -place Jean Jaurès oblige-  une exposition en quinze panneaux, dont  la commissaire est l’historienne Marion Fontaine,  rend également hommage au fondateur du journal « L’Humanité ».  


 L’assassinat de Jaurès, aussi bien dans « Tous Montreuil » que dans l’exposition conçue par Marion Fontaine, est évoqué sans faire mention de l’assassin. En effet, nous lisons  tué par un jeune nationaliste (« Tous Montreuil ») et l’assassinat de Jaurès le 31 juillet 1914 par  un déséquilibré nationaliste (1er panneau de l’expo). 

Même s’il s’agit d’un point anecdotique, marginal par rapport au message jaurésien de lutte pour la paix et la fraternité que notre ville a voulu souligner, pourquoi  tenir  caché le vilain nom de Raoul Villain ?  Oubli involontaire, ou bien : Villain aux oubliettes ?  C’est comme si en écrivant sur l’assassinat de Cánovas del Castillo un historien décidait de supprimer le nom de l’anarchiste Michele Angiolillo,  ou comme si lors de la commémoration récente de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Habsbourg et de sa femme, le 28 juillet 1914 à Sarajevo,  des adeptes de la « damnatio memoriae » (= aux oubliettes les grands ou les petits qui déplaisent) décidaient de sucrer le nom de l’assassin, le Serbe Gavrilo Princip. Loin de nous l’idée de porter aujourd’hui  un toast  à la mémoire de l’anarchiste Angiolillo,  ou d’honorer celle de Princip,  nationaliste serbe de Bosnie (considéré comme un héros par des personnages aussi éminents que le cinéaste Emir Kusturica),  et encore moins de célébrer celle du détraqué Raoul Villain.  Mais…  rayer des tablettes le nom de Villain ?  Non, vraiment pas d’accord. Surtout que la suite de l’histoire de l’assassin de Jaurès est bien romanesque et  nous donne prétexte à raconter sa mort. 

« L’Histoire » et Raoul Villain  La revue « l’Histoire » du mois de mars consacre son dossier à « Jaurès (1914-2014). Le socialisme du possible ». L’historienne Jacqueline Lalouette retrace -page 62- le parcours de Raoul Villain.  Le lecteur curieux pourra lire avec profit et le dossier et l’article « Pourquoi Raoul Villain fut acquitté ». Néanmoins, la fin de l’article de Jacqueline Lalouette conforte l’idée de l’énigme  -à notre avis en partie élucidée-  de la mort de Raoul Villain. Car, il est temps de le dire, Villain fut assassiné à son tour au début de la guerre civile espagnole. Voici ce qu’elle écrit :


« Quant à Raoul Villain, il mena une vie aventureuse et mourut assassiné à Ibiza en 1936 par un républicain ou un anarchiste espagnol selon certains, par un Français combattant en Espagne selon d’autres. »

En effet, en 1932 Raoul Villain quitte la France, s’établit à Ibiza  et décide de construire une  maison à Cala San Vicente, une crique seulement accessible en barque ou à dos de mulet au nord-est de l’île.  Ibiza dans les années trente est un havre recherché par des artistes et des fugitifs de tout poil.  Nous ne savons pas si Villain, qui se fait appeler Alex ou Alexander, croise le philosophe Walter Benjamin mais Paul-René Gauguin, petit-fils du peintre, l’aide à construire sa maison.


Guerre civile à Ibiza  En juillet 1936, lorsque le putsch de Mola et Franco déclenche la guerre civile,  la paix de l’île vole en éclats.  Les quelques deux cent militaires et gardes civils se rangent du côté des franquistes. Le clergé et la presque totalité des paysans aussi. Les républicains, peu nombreux, se cachent. C’est le cas du poète Rafael Alberti et de sa femme  María Teresa León. Le gouvernement catalan, contrôlé par les anarchistes, envoie depuis Barcelone une expédition pour libérer les Baléares. Un autre groupe part de Valence avec les mêmes intentions.  Le 8 août  ils débarquent à Ibiza. La révolution est proclamée. Un mois après, la tentative pour s’emparer de Majorque échoue et Ibiza doit également être abandonnée.  

  
Le 13 septembre l’aviation italienne au service des franquistes bombarde la ville d’Ibiza. Bilan : 40 morts. Le soir les miliciens anarchistes de « Cultura y Acción » (vaste programme !) massacrent 114 personnes -des militaires, des prêtres et des notables-. Ce même jour une barque emmène un groupe de miliciens à Cala San Vicente. Raoul Villain est assassiné. Les troupes franquistes s’emparent de l’île le 20 septembre. 


Pourquoi ont-ils assassiné Villain ?  les miliciens dépêchés à la calanque de San Vicente connaissaient-t-ils la véritable identité du Français qui y habitait ?  Il est impossible de répondre à la question  mais, dans le contexte de débâcle, l’élimination de Villain n’était pas forcément liée à une vendetta politique.  Les anarchistes, suite à des accusations plus ou moins anonymes, auraient pu considérer Alex (Villain) comme espion au service de Franco. Cependant,  la raison la plus vraisemblable de l’exécution pourrait être le catholicisme affiché de Villain.  Il avait manifesté au « Diario de Ibiza » son intention de construire une chapelle catholique sous l’invocation de Sainte Jeanne d’Arc et une croix, visible de loin, trônait devant sa maison inachevée. Nous voulons croire que ce fut la croix qui le perdit et non pas, comme d’aucuns  l’ont laissé entendre, le long bras des francs-maçons.

Quoiqu’il en soit, la fin tragique de Raoul Villain est très morale. J’ai souvent entendu : el criminal nunca gana, quien a hierro mata a hierro muere. Eh bien, le criminel ne gagne jamais, qui tue par l’épée périra par l’épée, et le cas de Villain est là pour le prouver. La prochaine fois où mes pas me conduiront place Jean Jaurès à Montreuil,  j’aurai une pensée pour le grand homme sans oublier son assassin du café du Croissant.  


Miguel Peciña Anitua  


Note.-  Pour la guerre de 1936 à Ibiza la source principale est le livre « Els morts, les victimes de la guerra civil à Eivissa i Formentera » de José Miguel L. Romero, cité abondamment par le philosophe Yves Michaud dans son remarquable « Ibiza mon amour » (Ed. NIL, 2012). En ce qui concerne le séjour de Villain à San Vicente on trouve des informations intéressantes dans l’article « El Francés de sa Cala » (Diario de Ibiza, domingo 19 de abril 2009).  La première photo est la fiche anthropométrique de Raoul Villain et la dernière correspond à la maison de Cala San Vicente (sans la croix et flanquée d'une construction inexistante en 1936)


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