http://www.liberation.fr/politiques/2014/04/01/elections-municipales-le-peuple-de-gauche-a-choisi-la-defection-active_992337

Marc ABELES Anthropologue, Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)

TRIBUNE : Des élections municipales de 2014 on retiendra, bien sûr, la victoire de la droite et le retour dans son giron d’un grand nombre de villes conquises par la gauche au précédent scrutin. Plus encore, c’est l’implantation réussie du Front national au niveau local, son enracinement municipal qui aura frappé les esprits. Plus que la dédiabolisation, l’entrée en force dans le «système», expression d’une volonté d’accéder réellement au pouvoir.

Désormais, le FN s’inscrit pleinement dans le jeu des partis politiques.
On peut, sans trop de mal, imaginer les tactiques que vont déployer ses dirigeants, dans le but de constituer avec une partie de l’actuelle opposition un nouveau bloc politique hégémonique, au sens gramscien du terme, après avoir réussi à imprimer durablement son empreinte sur la culture politique hexagonale. Souvenons-nous que l’hégémonie ne consiste pas tant à faire prévaloir des solutions qu’à rendre incontournable une certaine façon de poser les problèmes, d’où s’ensuit, bien entendu, une représentation de plus en plus partagée de «ce qu’il faudrait faire».

Au-delà de ces considérations, ce qui frappe, c’est le phénomène d’abstention massive qu’a confirmé le second tour du scrutin. On peut l’interpréter comme une vaste protestation contre la politique gouvernementale avec toutes les promesses reniées du candidat de la gauche depuis son installation au pouvoir. Ce sont ses électeurs qui ont choisi principalement de s’abstenir.

On se souvient de la manière dont, en 1997, deux ans après l’élection de Jacques Chirac, une majorité de Français avait rejeté sa majorité dans l’opposition. Cette fois on aurait pu penser que le caractère local du scrutin incite malgré tout les citoyens à aller voter et à reconduire les maires qui avaient bien géré leur commune.

Soulignons-le : on n’a pas seulement traîné des pieds, on s’est complu à ne pas voter. L’abstention n’a jamais bonne presse, elle est souvent présentée comme un témoignage d’irresponsabilité politique, l’envers de toute forme d’engagement dans la cité.

Or, dimanche, elle apparaissait comme le seul moyen efficace pour les électeurs de gauche de rejeter la politique gouvernementale.

Pour mieux comprendre ce qui s’est passé, les analyses de l’économiste Albert O. Hirschman sont particulièrement éclairantes. Il y a deux stratégies possibles pour manifester son mécontentement, expliquait-il, la prise de parole, mais aussi la défection : Voice ou Exit. Une majorité d’électeurs ont clairement choisi Exit : la défection. Mais une défection active, assumée. Ou, traduit dans un autre langage : une grosse claque pour le gouvernement.

Exit pose deux questions aux dirigeants de ce pays : d’abord, comment en est-on arrivé à acculer ceux-là même qui avaient fait triompher le Président à refuser l’alternative gauche/droite dans les termes où elle était posée ? Puisque le peuple s’oppose au gouvernement, «ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple», ironisait Brecht. Cette fois on a fait mieux : le peuple de gauche s’est tout simplement exilé ; il a refusé de lui-même d’entrer dans le processus de représentation. D’où une seconde question : n’est-il pas temps que ledit peuple de gauche, plutôt que d’attendre d’en haut, la compassion gouvernementale «du social», de «l’écologique», se constitue «par en bas» avec ses propres lieux et ses propres enjeux.

Exit, c’est peut-être un signal optimiste, le début d’un nouveau souffle, l’affirmation d’une liberté reconquise par-delà les injonctions des appareils. La démocratie par en bas a de beaux jours devant elle, alors que le pouvoir d’Etat semble décidément de plus en plus exténué.

Dernier ouvrage paru : «Penser au-delà de l’Etat», Belin, 2014.

Marc ABELES Anthropologue - Journal Libération du 1er avril 2014

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